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Du fleuve à la mer, les treize Barcarolles de Fauré par Billy Eidi

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Gabriel Fauré (1845-1924) : Les treize Barcarolles : op. 26 ; op. 41 ; op. 42 ; op. 44 ; op. 66 ; op. 70 ; op. 90 ; op. 96 ; op. 101 ; op. 104 n° 2 ; op. 105 ; op. 106 bis ; op. 116. Billy Eidi, piano. 1 CD Timpani. Enregistré en juin 2017, au Historischer Reitstadel, Neumarkt (Allemagne). Notice en français et anglais. Durée totale : 61’04

 

BEidiSous les doigts experts et délicats de , les Barcarolles de tracent l’itinéraire esthétique d’un compositeur qui, au gré des doutes et des découvertes, a vogué vers un style personnel, profondément attachant.

Fauré, sorte d’anti-Satie avant l’heure, se piquait de ne vouloir choisir que des titres évasifs et génériques à ses compositions. C’est ainsi que les treize Barcarolles que Fauré a composées tout au long de sa vie n’étaient pas destinées à former un recueil. Rassemblées intégralement dans cet enregistrement, elles ont vu le jour à intervalles divers, et au-delà de la référence à Chopin et Mendelssohn, n’ont guère en commun que le bercement régulier d’un rythme ternaire. Pour le reste, le doux déploiement des mélodies, les figures omniprésentes d’arpèges, sont des traits récurrents de la musique pianistique de Fauré, que l’on retrouve aussi bien, par exemple, dans les plus célèbres Nocturnes.

Pourtant, les treize Barcarolles gagnent à être rapprochées : alors que l’on pourrait craindre que l’accumulation ne lasse l’oreille, les contrastes entre chacune renouvellent sans cesse l’attention ; insouciantes et ingambes, tourmentées et farouches, apaisées et diaphanes, elles semblent même se répondre, et donnent à voir, plus que l’état d’esprit momentané du compositeur, son cheminement vers la pleine maturité. Dépassant la première manière, gracieuse et frivole, dont la Première barcarolle en la mineur révèle, plus qu’aucune autre, les réussites et les manques, l’auditeur atteint de la sorte la haute mer d’un style plus raffiné, plus tourmenté, moins complaisant, où les griseries harmoniques s’entrecoupent de soupirs interrogateurs. Ces embruns rendent moins aisé d’approche le pur chef-d’œuvre qu’est la Cinquième barcarolle en fa dièse mineur ; mais après quelques écoutes, l’esprit démêle l’apparent désordre, et se laisse subjuguer par une originalité si maîtrisée, par ce dépaysement sonore à nul autre semblable. Puis vient la dernière période, nimbée de mystère, reflet incertain de la douceur et de l’austérité de la vieillesse ; c’est peut-être la Onzième barcarolle en sol mineur qui en est le couronnement, avec ses lignes épurées, son économie de moyens, ses couleurs amères, et son expressivité toute intérieure.

Le pianiste d’origine libanaise , féru de musique française, aussi doué comme soliste qu’il est prisé comme accompagnateur, laisse paraître en cette musique toutes ses qualités. Son toucher est soigné, mais non pas maniéré ; son sens de la forme lui épargne toute tentation d’alanguissement ; il conduit son phrasé avec une certaine vigueur, comme dans la Septième barcarolle où il parvient à restituer la longue mélodie chromatique dans toute sa continuité, malgré les silences déconcertants qui l’interrompent. On est loin ici d’un ton hésitant et douceâtre, dont cette musique ne se relèverait pas ; mais le tact et le raffinement du geste pianistique, savamment adaptés à l’esprit de chaque pièce, procurent mille joies aux sens, comme autant de coussins au fond de la barque. D’aucuns jugeront le rubato parfois outré, comme dans la Troisième barcarolle où les gruppettos diluent presque la sensation de la pulsation. Mais on pardonne tout à une sensibilité qui trouve à s’exprimer avec tant de pudeur et de sincérité.

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