Le Quatuor Akilone au cœur du dialogue Est-Ouest

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Cité de la musique, Amphithéâtre. 11-II-2018. Claude Debussy (1862-1918) : Quatuor à cordes en sol mineur op. 10 ; Xu Yi (née en 1963) : Aquilone lontano pour quatuor à cordes (création mondiale) ; Deqing Wen (né en 1958) : Ink Splashing II pour quatuor à cordes (création mondiale). Quatuor Akilone : Émeline Concé, Élise De-Bendelac, violon ; Louise Desjardins, alto ; Lucie Mercat, violoncelle

Quatuor Akilone (c) damien richardAprès Made in China, le forum sur la musique chinoise d’aujourd’hui co-produit par le Centre de Documentation de la Musique contemporaine (CDMC) et la Cité de la Musique en 2014, la Philharmonie donne un nouveau coup de projecteur sur la Chine, ses compositeurs et ses traditions.

L’affiche est des plus séduisantes, allant de l’opéra du XVIᵉ siècle (Le Pavillon aux pivoines) à la création d’aujourd’hui, en passant par le cinéma muet des années 1930 à Shanghai. Tandis que est à l’orgue de la Grande Salle Pierre Boulez, improvisant devant les images poignantes du film La Divine, le jeune , Premier grand prix du concours de Bordeaux en 2016 et aujourd’hui résident chez ProQuartet, donne à entendre à l’Amphithéâtre de la Cité de la Musique deux créations mondiales, commandes de ProQuartet et de la Philharmonie de Paris.

et , les deux compositeurs à l’honneur, ont quitté la Chine dans les années 1990 pour parfaire leur technique et rencontrer des maîtres occidentaux : Gérard Grisey pour la compositrice et Gilbert Amy pour . Si l’orientation spectrale de la première et le travail des textures proche de la saturation du second relèvent d’un savoir-faire occidental, l’esprit qui anime les deux quatuors s’ancre dans la tradition de leur pays, invoquant les gestes et la lutherie traditionnels, ainsi que certaine technique picturale qui inspire dans Ink Splashing II.

Titré « D’ouest en Est », le concert débute avec l’unique quatuor pour cordes de Debussy. Outre le fait qu’on célèbre le centenaire de sa mort, on connait l’attrait du compositeur pour l’Asie et son goût des laques chinoises dont il s’inspira dans son Image pour piano Poissons d’or. Œuvre de jeunesse (Debussy écartera tous modèles classiques après lui) le quatuor de 1892 en quatre mouvements n’en signale pas moins un sens aigu de la conduite formelle et de l’économie du matériau. Si le geste est un peu nerveux et la sonorité un rien tendue dans le premier mouvement, le second aux arrêtes vives est joué avec une belle ardeur et des jeux de lumière très contrastée par les quatre jeunes femmes. Les archets se détendent dans l’Andantino, doucement expressif où les Akilone affinent les couleurs et la beauté des lignes. Elles parviennent à instaurer une belle synergie dans l’introduction du quatrième mouvement pour mener à terme, avec la passion et l’envergure sonore souhaitées, les dernières pages du quatuor fort bien négociées.

1-wen-deqing-by-yuan-xiluo-2015Aquilone lontano de , premier quatuor à cordes de la compositrice, est écrit sur mesure pour le Quatuor quasi éponyme des quatre jeunes femmes. La compositrice s’empare de l’image du cerf-volant (« aquilone » en italien), une invention chinoise qui daterait d’avant le IVᵉ siècle avant Jésus-Christ, avec ses fils, ses voiles et le vent qui l’emporte. Elle évoque également un poème chinois du IXᵉ siècle sur l’engin volant et une berceuse où s’originent les trois mouvements de son quatuor : Sogno, Tentazione, Liberta. Musique aérienne et fugace, gestes-son quasi silencieux, frictions des cordes comme un froissement d’aile, lignes courbes et ondulatoires, autant de figures poétiques qui flottent en apesanteur dans le premier mouvement. Deux entités s’affrontent, ou se complètent selon les notions du Yin et du Yang, dans Tentazione : l’énergie et la tension saturant la matière sonore d’une part, et le spectre déployé ramenant la couleur et la transparence d’autre part. Plus fragile et délicate encore, Liberta est une musique de l’effleurement et de l’envol, dont le tracé semble s’effacer à mesure. L’émotion est à fleur d’archet dans le jeu des Akilone et le mystère latent dans ce cérémonial secret.

L‘Ink Splashing (éclaboussure d’encre) est une technique picturale chinoise née d’un accident. Le compositeur Wen Deqing nous raconte que le peintre Wang Qia de la dynastie Tang renversa maladroitement de l’encre sur une toile de soie et transforma les éclaboussures et les taches formées sur le tissu en un paysage d’une qualité surprenante… Le compositeur y puise l’inspiration de son troisième quatuor à cordes, aussi éruptif qu’incandescent. Les quatre instruments souvent solidaires forment un méta-instrument où fusionnent les timbres, se distord la matière, lisse ou hérissée, dans un flux incessant et très énergétique : sinuosités, aplats de couleurs, éclats, granulations traversent cette trajectoire unique traduisant la frénésie du geste qui travaille la matière. Saluons la performance des Akilone qui en restituent l’urgence et les aléas fantasques avec une souplesse et un investissement exemplaires.

Crédits photographiques : © Damien Richard ; Wen Deqing © Yuan Xiluo

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