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Une Traviata en grande forme à l’Opéra de Paris

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Bastille. 25-II-2018. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Traviata, opéra en trois actes d’après le drame d’Alexandre Dumas fils La Dame aux camélias. Mise en scène : Benoît Jacquot. Lumières : André Diot. Décors : Sylvain Chauvelot. Costumes : Christian Gasc. Chorégraphie: Philippe Giraudeau. Avec : Marina Rebeka, Violetta Valéry ; Virginie Verrez, Flora Bervoix ; Isabelle Druet, Annina ; Charles Castronovo, Alfredo Germont ; Plácido Domingo, Giorgio Germont ; Tiago Matos, Gastone, Visconte de Lestorières; Philippe Rouillon, Barone Douphol ; Tiago Matos, Marchese d’Obigny; Tomislav Lavoie, Dottor Grenvil ; John Bernard, Giuseppe ; Christian Rodrigue Moungoungou, Domestico ; Pierpaolo Palloni, Commissionario. Orchestre et Chœur de l’Opéra National de Paris (chef de chœur : Alessandro Di Stefano), direction : Dan Ettinger

Traviata - Marina RebekaL’annonce de la défection d’Anna Netrebko, qui devait faire ses adieux au rôle, avait déjà échaudé le public. Quand l’annonceur est venu expliquer que était souffrant, le public parisien a manifesté si bruyamment son mécontentement qu’une partie de l’assistance n’a pas compris que l’idole maintenait sa participation. Une ambiance à tirer au couteau a donc ouvert cet après-midi hivernal à l’Opéra Bastille. Trois heures plus tard, ce fut un triomphe complet. Il est des représentations qui connaissent un alignement des planètes. Celle-ci en faisait partie, au moins pour cette représentation.

Créée en 2014, la mise en scène de avait déçu par son minimalisme d’intentions. Aucune idée ne semble animer celui qui avait enchanté le public avec sa production de Werther. Il faut toutefois souligner la beauté des costumes, des décors et des éclairages, qui ont au moins pour mérite de bien contextualiser l’œuvre et de ne pas éloigner le public du drame qui se joue, à défaut de l’animer.

Faute d’une direction d’acteur précise et fouillée, tout repose sur les voix. Les huées, les invectives, ont sans aucun doute exercé une pression sur l’ensemble de la distribution qui s’est révélée à la hauteur de l’enjeu.

Pour une fois, il semble juste de commencer par souligner la qualité des comprimari de très grand luxe proposés par l’Opéra de Paris : l’Annina d’ et le Grenvil de sont tous deux très émouvants et sortent leurs rôles du simple faire-valoir, avec des interventions toujours très incarnées et bien chantantes. est un Douphols d’une autorité hallucinante. Enfin, et sont des Gaston et Marquis de grande classe quand est une sublime découverte à suivre assurément, tant sa Flora nous a impressionnés par la noblesse et l’autorité de son chant. Les chœurs sont toujours très justes et précis malgré les difficultés à insuffler le sens de la fête quand le metteur en scène leur demande de rester immobiles.

Reste alors le trio de chanteurs, qui semblaient bien décidés à inverser la vapeur d’une représentation mal emmanchée. À tout seigneur, tout honneur, s’est révélé en meilleure forme qu’annoncé. Il est stupéfiant d’entendre à quel point la projection reste insolente malgré les années. Un timbre reconnaissable entre mille, une générosité sans pareille lorsqu’il couve du regard ses partenaires, reste le témoin d’une époque où chanter n’était pas que chanter. Un phrasé à la fois fluide, simple mais extraordinairement travaillé lui permet d’incarner et de raconter l’histoire d’un homme vieillissant qui veut ramener son fils dans le droit chemin tout en restant dans la compassion vis-à-vis d’une femme utilisée plus que dévoyée. Lorsqu’il évoque la Provence, on est pris de nostalgie, lorsqu’il hausse le ton, on sent le poids de l’éducation qu’il prodigue à ses enfants. Du théâtre chanté dirait-on. Il a la noblesse, l’autorité d’une voix qui reste assez proche du ténor et qui pourtant jamais ne déçoit dans ce rôle pour baryton où il reste très convaincant. Une leçon de chant qui embarque ses partenaires au sommet dans cet acte II d’une rare intensité émotionnelle.

Comme son illustre pair, est doté d’un timbre légèrement barytonnant qui n’a pas le côté solaire qu’on aime souvent entendre dans le rôle d’Alfredo. Ici, plus de virilité, de profondeur, de classe aussi. Si la projection du ténor est un peu en deçà de celle de ses partenaires, il la compense par une sobriété et un chic inhabituels dans ce personnage. La qualité de son style et les nuances qu’il apporte finissent par convaincre et par emporter l’adhésion.

C’est donc qui a remplacé Anna Netrebko, assurant ainsi l’ensemble des représentations. Il est peu dire que beaucoup pesait sur ses épaules même si sa Traviata est reconnue depuis quelques années sur les grandes scènes internationales. Les premières mesures laissent apparaître un medium peu consistant et la soprano semble un peu distanciée et prudente. Puis, le « Ah Fors’è lui » et le « Sempre libera » exposent une technique superlative qui ne fait que se confirmer par la suite. Aigus faciles, agilité, précision des trilles, tout y est. L’intensité du duo avec Plácido Domingo à l’acte II l’emmène sur le chemin de l’incarnation. La voix se densifie et épouse l’impératif lyrique et dramatique du rôle. Elle distille, par son attention aux mots et par un soin apporté au phrasé, des accents tantôt vindicatifs, tantôt pathétiques et déchirants. La fragilité et la douceur des aigus qui annoncent la mort à l’acte III bouleversent avant une belle communion finale de ce trio vocal qui aura été très loin ce jour-là.

Pour parachever le tout, la direction de , pour un peu maniérée qu’elle soit, propose des nuances contrastées sans perdre de vue cette musique plus chambriste qu’à l’accoutumée chez Verdi, faite de transparences et de montées en tension, ici parfaitement assumées par un orchestre précis et attentif au plateau.

 

Crédit photo : © Emilie Brouchon / Opéra national de Paris

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