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L’orchestre, reflet des mutations du monde du travail

L’organisation des sociétés en strates subordonnées les unes aux autres n’a-t-elle pas peu à peu contaminé le monde de la musique classique ?

C’est à partir du XVIIIe siècle que se sont mises en places les techniques de management des hommes. D’abord dans les hôpitaux et les exploitations agricoles : l’objet de cette démarche était de gagner en efficacité afin d’apporter les meilleurs soins possibles aux hommes, et aux choses produites à la ferme respectivement. Puis au XIXe apparaît un « management scientifique » dans le secteur industriel, dans un but de rationalisation, afin de satisfaire les exigences sans cesse croissantes de l’expansion capitalistique des modes de production.

Frederick Taylor (1856-1915) entend remplacer les relations de confiance dans les ateliers par des dispositifs de contrôles directs. Il évacue la notion artisanale de savoir-faire personnel et de transmission de maître à élève, en soumettant le salarié aux ordres des directions centrales. Analysée, chronométrée, compartimentée, l’action du travailleur est désinvestie de son libre-arbitre. Son savoir est accaparé par des ingénieurs, et en retour l’artisan devenu ouvrier se voit forcé d’appliquer des consignes que le fordisme a mises en place pour établir sa division du travail dans les chaînes de montage. Une transformation brutale du travail que ne manqua pas de caricaturer Chaplin dans Les temps modernes.

Ce management transforme nos sociétés ; l’artisan devient ouvrier, les petits propriétaires salariés de grands groupes qui les ont absorbés, et une classe de cols-blancs se développe pour diriger et organiser la production.

Une mutation sociale qui touche le monde de la musique

L’excellent livre d’, L’orchestre de l’opéra de Paris de 1669 à nos jours, met en lumière les changements des conditions de travail des musiciens.

Formés au Conservatoire, depuis sa création en 1789, les musiciens, alors souvent titulaires des grands solos que les compositeurs leur écrivaient, avaient leurs noms sur l’affiche. Mais aussi, ils avaient une grande connaissance de l’écriture musicale, comme en témoignent leurs nombreux ouvrages, et cela leur conférait une liberté que les chefs-compositeurs avaient peine à maîtriser. À l’opéra de Paris les compositeurs dirigent en effet leurs œuvres ainsi que celles du répertoire.

Une caricature de 1872 dans l’Illustration mentionne la réplique d’un musicien, à qui le chef reproche de ne pas suivre sa mesure : « Je suis la mesure qu’il me plaît ; il n’y aurait donc plus que les musiciens qui seraient des esclaves ? »

Un esprit libertaire que de nombreuses notes de services tentent de juguler, en demandant aux musiciens de ne jouer que les notes qui sont sur la partition. En effet, leur haute connaissance de l’harmonie leur permettait de jouer librement, mais dans la tonalité, et sans particulièrement heurter les auditeurs.

Mais c’est surtout le rôle du chef qui a transformé le travail du musicien d’orchestre

Longtemps cantonné à frapper la mesure du bâton pour soutenir les danseurs (le gros orteil de Lully s’en souvient), le chef-compositeur, quand l’art est devenu total dans le grand œuvre (l’opéra), frappait toujours bruyamment du bâton la loge du souffleur afin que les chanteurs puissent êtres menés en mesure. Un rôle donc plus proche du tambour-major que du chef-star sublimé par Karajan.

Dorénavant, face à tout l’orchestre, et plus seulement à la scène avec les musiciens dans son dos, le chef d’orchestre entend tout contrôler dans les moindres détails : solistes vocaux, choristes, musiciens. Progressivement désinvestis de leurs connaissances en écriture, les musiciens sont formés par le conservatoire à n’être plus que des virtuoses de leurs instruments, maîtrisant par leur technique les œuvres les plus redoutables.

Tout comme dans le monde où l’artisan est devenu ouvrier, l’artiste musicien est devenu simple exécutant des ordres que lui donne le chef d’orchestre, et c’est ce dernier qui a le pouvoir, comme en témoigne tant la reconnaissance du public (à croire que les sons sortent de sa baguette) que les rémunérations qu’on lui accorde.

Un orchestre sans chef ?

Pourtant un événement musical d’importance est venu changer la donne. Alors qu’en 2011, lors d’un entretien pour Atlantico, le chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus affirmait qu’il était impossible de jouer à plus de 40 musiciens sans chef d’orchestre, à Dijon, puis à Paris en octobre 2017, on a pu entendre le Sacre du Printemps de Stravinski par l’orchestre sans chef d’orchestre !

Depuis plus de 10 ans, cet ensemble inverse le paradigme de la soumission au chef, pour une soumission à la musique. Chaque musicien est réinvesti de sa capacité d’écoute, et il est à nouveau libre de son interprétation. Fédérés par le violon solo, les musiciens, grâce à l’attention et l’écoute mutuelle, mais aussi grâce à cette chose impalpable qu’ils appellent le « feeling », arrivent à jouer l’ensemble du répertoire, de Beethoven à Chostakovitch, et même cet emblématique Sacre tant redouté par les chefs d’orchestre. Les musiciens sont à nouveau maîtres de leur interprétation et par-delà, offrent au public des émotions musicales pures, non perverties par le biais de l’obéissance.

Le management dit scientifique, qui a fait des hommes des quasi-robots ayant perdu toute leur humanité jusque dans le geste artistique, en contaminant le monde de la musique, se heurte maintenant à de nouveaux élans de résistance où l’homme veut reprendre sa place dans toute l’essence de sa condition. Il fut un temps où les artisans étaient les inventeurs de leurs productions, et les créateurs des outils techniques pour les fabriquer. Il fut un temps, plus proche, où l’initiative et l’imagination nées de l’observation et de la pratique chez les ouvriers étaient glorifiés dans le système de production japonais. Que le travailleur trouve à nouveau à exercer ses capacités d’expression et de création est certainement le meilleur moyen, pour nos sociétés occidentales, de continuer à aller de l’avant.

Ce mouvement, lancé dans le monde musical par l’orchestre , n’est il pas un magnifique signe d’espoir pour la « condition humaine » ?

 

Pascal Lagrange est musicien d’orchestre depuis plus de trente ans. Titulaire d’un MBA de management de projets culturels, il est créateur de sites internet dédiés à la production de spectacles vivants. Il est l’auteur du livre Regards sur le spectacle vivant français paru chez Edilivre (Lire notre chronique).

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

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  • Monsieur Singeou

    Merci pour cet article intéressant, mais permettez une remarque : il me semble que bien avant les Dissonances, des tentatives d’un orchestre sans chef avaient déjà eu cours dans les premières années de l’Union soviétique, avec notamment la création du Persimfans (https://fr.wikipedia.org/wiki/Persimfans). De mémoire et d’après ce que j’avais pu en lire, cet orchestre parvenait en effet à interpréter des oeuvres importantes du répertoire symphonique mais au prix d’un temps considérable de répétitions, non viable à long terme, à l’inverse d’un orchestre « normal » où le chef sert de point focal et coordonne les mouvements. D’ailleurs, sans vouloir trop m’avancer, l’interprétation du Sacre par les Dissonances n’aurait-t-elle pas été facilitée par le fait que certains musiciens l’avaient sans doute déjà joué avec d’autres orchestres ? Qu’en serait-il alors si les Dissonances se devait de créer une oeuvre ? La présence du chef, dans ce cas, n’est-elle pas essentielle, sinon indispensable, pour sortir de la partition ce qui n’a encore jamais été joué et lui conférer une vision ? De façon plus générale, et à mon humble avis de simple spectateur, la tentative avortée du Persimfans illustre l’utopie, forcément tintée d’idéologie, d’abolition de la notion de chef dans les organisations humaines, quelles qu’elles soient.

  • Martin Antoine

    Le XIX ème siècle n’était pas le siècle de référence pour l' »exécution »musicale . Berlioz ou Wagner ne s’en sont-ils pas plein de manière récurente. Peu de répétitions et musiciens +/- livrés à eux mêmes de par l’absence de chef respecté.
    La révolution industrielle a elle bcp plus rapidement intégré une dimension verticale dans son organisation. Faut-il le regretter ? Les contre pouvoirs sont plus importants dans l’industrie que dans la vie d’un orchestre: organisations syndicales et droit de grève . L’évolution récente monte que ceci démarre dans la musique mais grève pas contre le chef mais contre l’administration et les décideurs : Radio France début 2016 ( statut à défendre ) ; USA et par ex il y a 1 ou 2 ans Philadelphie, situation très différente de l’Europe ( pas de ministère de la culture ; mécénat +++ )
    Et le chef là dedans : figure jupiterienne ( plus qu’un Wotan si sensible !!) assénant ses directives à une troupe harassée et tremblante ou chef d’équipe discutant avec ses frères musiciens . Nécessaire ou non, sans doute si l’on en juge par la tendance mondiale ( pas bcp de contre exemples : l’orchestre soviétique déjà cité par le premier commentateur ; l’ Orpheus chamber orchestra de NYC toujours en activité et fonctionnant sans chef ; l’ensemble les dissonances déjà cité , au nom posant question = « rencontre peu harmonieuse de sons » nous dit malicieusement le Larousse ).
    Parangon du « vivre ensemble » la symbiose orchestre/chef est un miracle très émouvant : cf par ex les magnifiques concerts du philharmonique de RF avec M Franck .

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