À Gênes, spaghetti et tutti quanti avec Marco Tutino

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Gênes. Teatro Carlo Felice. 1-III-2018. Marco Tutino (né en 1954) : Miseria e nobiltà, opéra en deux actes sur un livret de Luca Rossi et Fabio Ceresa inspirée de la comédie « Soggetto » d’Eduardo Scarpetta. Mise en scène : Rosetta Cucchi. Décors : Tiziano Santi. Costumes : Gianluca Falaschi. Lumières : Luciano Novelli. Avec : Valentina Mastrangelo, Bettina ; Francesca Sartorato, Peppiniello ; Martina Belli, Gemma ; Alessandro Luongo, Felice Sciosciammocca ; Fabrizio Paesano, Eugenio ; Nicola Pamio, un serveur et un paysan ; Alfonso Antoniozzi, Don Gaetano ; Andrea Concetti, Ottavio. Chœur et orchestre du Teatro Carlo Felice, direction : Francesco Cilluffo

DSC_4857Paesano-BelliC’est désormais chose faite : avec le nouvel opéra de , Miseria e nobiltà, le Teatro Carlo Felice de Gênes intègre désormais la création contemporaine dans sa programmation. Un défi prometteur, mais qui n’en est encore qu’à ses prémices.

Il est toujours intéressant d’assister à une création. C’est encore plus vrai lorsque la dernière commande de l’institution à l’initiative du projet date de 1892 ! L’Opéra de Gênes regarde désormais ainsi concrètement vers l’avenir, même si cette première démarche paraît malgré tout un peu timide au regard de ce Miseria e nobiltà. Il reste tout de même judicieux de la part de la direction du théâtre d’attirer son public vers de nouvelles découvertes grâce à des repères bien connus de tous : ici, une comédie napolitaine à succès pour le livret, et une écriture « accessible » pour une musique plutôt tournée vers le passé.

La comédie Soggetto d’Eduardo Scarpetta (1887) a été immortalisée en 1954 par le septième art grâce à deux grandes vedettes du cinéma italien : Totò et Sophia Loren (Misère et noblesse). Sous la plume de Luca Rossi et Fabio Ceresa, la farce devient ici plus profonde et plus tragique en la situant en 1946 à l’époque du référendum italien sur le choix entre la monarchie et la République, même si les librettistes ne pouvaient ignorer l’une des scènes les plus emblématiques : la grande fête où les amis et parents voraces de Felice Sciosciammocca (incarné par Totò dans le film) assouvissent leur faim devant une abondance soudaine de spaghetti. Cet épisode, à la fin du premier acte, est d’ailleurs bien amené par qui choisit un ralenti aussi amusant qu’esthétique de cette orgie culinaire. Le travail de la mise en scène retranscrit ainsi une misère plus authentique, plus brutale dans une ville blessée où les Napolitains, petits et grands, luttent pour survivre. Mais c’est aussi un peuple plein de vie et d’espoir que met en avant la direction d’acteurs particulièrement soignée, spécialement dans les premières scènes qui se déroulent dans un quartier populaire en ruines, le décor laissant voir l’intérieur des appartements, et permettant d’apprécier plusieurs petites saynètes ardemment menées par le Chœur du Teatro Carlo Felice.

L’histoire est centrée sur un jeune couple souhaitant se marier, la danseuse Gemma et Eugenio, fils d’un prince plutôt libertin qui tourne aussi autour de Gemma. Don Gaetano, le père de la jeune femme, cherche à rencontrer le prince et l’invite à dîner, alors que ce dernier ne consentira jamais à l’union de son fils avec une simple danseuse. Le jeune couple convainc l’ancien professeur d’Eugenio, Felice Sciosciammocca, de se faire passer pour le prince lors de ce fameux repas. Felice est au chômage et fait croire à son fils que sa mère est partie en Amérique chercher du travail. En réalité, elle a cédé aux avances du prince pour trouver un emploi. Désormais cuisinière chez Don Gaetano, elle rencontre par hasard son fils et le conduit chez son patron. Quand le vrai et le faux prince se rencontrent chez Don Gaetano, toutes les vérités se dévoilent pour le meilleur de chacun.

Dans cette trame, la faim reste toujours en arrière-plan, naturellement dans les taudis du premier acte, mais aussi dans la maison de poupée charmante du second, où Felice calme sa fringale avec plus ou moins de discrétion, cela lui permettant surtout de rencontrer sa femme dans les cuisines du maître. Mélancolique et pourtant joyeuse, espiègle et pourtant profonde, l’histoire offre diverses couleurs et atmosphères à une mise en scène qui les exploite au mieux, le regard de restant agréablement classique.

Le langage musical néoromantique de

Depuis ses débuts à l’opéra en 1985 à Gênes avec Pinocchio, le compositeur Marco Tutino fut catalogué « néoromantique », à juste titre puisque ici sa musique exploite un langage proche du vérisme de la fin du XIXe siècle. L’organisation structurelle de Miseria e nobiltà ne déroge pas à cette étiquette avec deux actes d’un peu moins d’une heure chacun, l’enchaînement de récitatifs et d’airs, des formes musicales bien définies, et une relation plutôt stricte entre la fosse et la scène. La partition abonde également de mélodies fluides, de large cantabile, d’un contexte harmonique tonal, d’un orchestre romantique typique (les formules usitées pour les récitatifs se révèlent assez convenues et répétitives), et d’une influence certaine, voire des citations claires, de Verdi (Falstaff), Puccini (La Bohème, Turandot) ou bien de la chanson napolitaine (O sole mio). C’est avec une évidente ferveur que dirige l’, exploitant au mieux la fougue de certains instants, comme l’amplitude orchestrale d’autres. Certains déséquilibres rythmiques se font parfois sentir lors des interventions du chœur, mais le travail du chef laisse aux chanteurs tout l’espace qui leur est dévolu, et jouit d’un sens de la théâtralité constant.

zD5D_6944Miseria e nobiltà
Plus tourmenté que clown désopilant, ici, Felice Sciosciammocca ne se détourne jamais de ses principes et d’une haute conception de la moralité. Dans ce rôle, déroule une agréable ligne de chant pour porter au mieux une performance de jeu probante et pertinente, sans affirmer une présence vocale trop envahissante. L’aura qui émane de (Gemma) est quant à elle bien plus affirmée, soutenue par un beau timbre rond de mezzo-soprano. (Bettina) assume le second rôle féminin à la perfection, d’ailleurs doté de parties intéressantes sur le plan émotionnel (la lecture de la fausse lettre rédigée par Felice et adressée à son fils est l’un des beaux moments de la soirée), sans que la soprano ne se noie dans un pathos déchirant. Le reste de la distribution se révèle homogène autant vocalement qu’au niveau du jeu théâtral, dévoilant des personnages plus fournis et plus profonds que ceux que nous connaissions avant cette nouvelle version de ce grand classique napolitain.

Crédits photographiques : © Bepi Caroli

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