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À Genève, le Faust transcendant de Markus Werba

Concerts, La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Victoria Hall. 1-III-2018. Robert Schumann (1810-1856) : Scènes du Faust de Goethe, oratorio profane en trois parties sur un livret tiré du Faust de Goethe. Version concertante. Avec : Markus Werba, Faust, Dr Marianus, Pater Seraphicus ; Genia Kühmeier, Gretchen, Une pénitente ; Albert Dohmen, Mephistophélès, L’Esprit Malin ; Bernard Richter, Ariel, Pater Ecstaticus, Ange accompli, Ténor solo ; Bernarda Bobro, Marthe, Le Souci, Magna Peccatrix, Soprano 1 & solo ; Katija Dragojevic, Le Manque, Mulier Samaritana, Mater Gloriosa, Soprano 2 & solo ; Nadine Weissmann, La Faute, Maria Aegyptiaca, Alto 1 & solo ; Sami Luttinen, Pater profondus, Ange accompli, Basse solo ; Fosca Aquaro, Soprano 3 solo ; Cristiani Presutti, Soprano 4 ; Mi Young Kim, La Misère ; Nauzet Valerón Ténor 1 solo ; Jaime Caicompai, Ténor 2 solo. Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Alan Woodbridge). Maîtrise du Conservatoire populaire de musique, danse et théâtre (direction : Magali Dami et Fruzsina Szuromi). Orchestre de la Suisse Romande, direction musicale : Ira Levin.

Faust:Schumann.02Cela aurait mérité un Victoria Hall rempli, mais les abondantes chutes de neige et une voirie genevoise déficiente ont certainement découragé plus d’un amateur. Dommage, parce que la mariée était resplendissante !

Cette année, Genève vit à l’heure faustienne. Après le Faust de Gounod au Théâtre des Nations, le personnage légendaire et mystique de Goethe se retrouve dans les méandres musicaux de avec les si rares Scènes de Faust. Rares, parce que l’important appareil musical nécessaire à son interprétation rebute plus d’un programmateur. En effet, un orchestre symphonique d’une soixantaine de musiciens, un chœur d’une quarantaine de chanteurs, une maîtrise d’une trentaine d’enfants, pas moins de treize solistes pour dix-neuf personnages, tout cela pour deux heures et demie de musique : cela a de quoi grever un budget. Mais cette musique est d’une beauté rare : le compositeur est profondément inspiré par le Faust éthéré, sublimé et évanescent de Goethe. Ainsi, si la musique qui accompagne Faust dans le jardin lors de sa rencontre amoureuse avec Gretchen s’emplit de tendresse, les mots du poète dépassent bientôt l’intrigue et s’élancent vers des images célestes et mystiques. Vers la transfiguration de Faust.

Dès l’ouverture, composée près de dix ans après le reste de l’œuvre, Schumann nous emmène dans un monument de romantisme à l’allemande plus élaboré, plus envahissant que celui qu’il développe dans ses symphonies. On est transporté, submergé par les sonorités angoissantes, féeriques et envoûtantes d’un en forme. Au pupitre, le chef américain balance ses bras vers le bas de son corps dans des attitudes inhabituelles. Et pourtant, de cette gestuelle peu conventionnelle, il tire de son orchestre un déchaînement musical formidable.

Aux premières mesures de l’ouverture, le regard est attiré par deux solistes ouvrant les feux de cet oratorio. Le baryton (Faust) et la soprano (Gretchen), mimant le rythme de la partition, se pénètrent de la musique de Schumann. Ils seront les catalyseurs vocaux de cette soirée.

Si la discographie de l’œuvre s’accorde à décerner au baryton Dietrich Fischer-Dieskau la palme du Faust de référence, la prestation transcendante de (Faust) apporte un démenti à ce que l’histoire tendrait à graver dans le marbre. Abordant la partition avec une voix jaillissante, il incarne un Faust altier, presque hautain. Une superbe qu’il sait admirablement réfréner lors de son magnifique hymne au jour qui se lève, qui signe son trépas. Puis, dans le dernier chant, alors que la transfiguration de son personnage s’est opérée, il sait blanchir sa voix pour en extraire l’aspect symbolique. Du très grand art pour un moment de pur bonheur.

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À ses côtés, la soprano (Gretchen), la superbe Micaëla de la Carmen parisienne de 2012, est le charme incarné. Le charme d’une voix céleste, où brillent la justesse de l’intention vocale, l’intelligence du texte, l’admirable legato, l’authenticité du propos. Dans ce ravissement vocal, elle est pure innocence. Une voix qu’elle drape d’angoisse à l’assaut de reproches qui tombent d’un balcon où l’inaltérable (Méphitophélès) dépose le drame humain avec ses trois seules notes. Guide et serviteur vers la spiritualité, le ténor offre sa voix à l’étrange personnage d’Ariel. Si la clarté vocale, l’impeccable diction du ténor restent parmi ses qualités majeures, on peut regretter qu’il n’arrive pas à modérer la puissance de son instrument pour rester plus en phase avec le texte du poète allemand.

La soprano (Marthe, Le Souci, Magna Peccatrix, Soprano 1 & solo) a du cristal dans la voix. Elle en offre un bel exemple dans son duo ensorcelant (un des moments parmi les plus théâtraux de la soirée) du Souci avec un Faust sous le charme. Quand bien même leurs contributions sont mineures en termes d’importance matérielle des rôles, les autres solistes complètent une distribution superbement homogène.

Pour sa part, le propose l’une de ses plus belles prestations de toute cette saison. Son Dies irae, dies illa chassant les injonctions de l’Esprit Malin (encore ) et soutenant l’effort de rédemption de Gretchen, il impose son volume et sa diction. Tout aussi magnifiquement préparé, la Maîtrise du Conservatoire populaire de musique, danse et théâtre ne dépare pas dans l’ensemble imposant de cette production. Un salut tout particulier aux quatre solistes de cet ensemble qui chantent fièrement leurs angéliques paroles au-dessus de l’orchestre.

Une soirée magique, un concert magistral qu’on peine à quitter tant cette musique nous envoûte.

Crédit photographique : © Magali Dougados

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