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Tugan Sokhiev, d’une éblouissante noirceur dans Chostakovitch

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Philharmonie 1, Grande Salle Pierre Boulez. 6-III-2018. Alexandre Glazounov (1865-1936) : Concerto pour violon et orchestre en la mineur op. 82 ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n° 12 en ré mineur op. 112 dite « L’année 1917 ». Vadim Repin, violon. Orchestre national du Capitole de Toulouse, direction : Tugan Sokhiev

sokhiev_c_marc_brennerDe passage à la Philharmonie de Paris, l’ et son directeur musical donnent une interprétation remarquable de la Symphonie n° 12 de .

Le programme est totalement dédié au répertoire russe, comprenant deux œuvres bien connues, mais finalement assez peu jouées sur scène, le Concerto pour violon de Glazounov et la Symphonie n° 12 de Chostakovitch. Deux compositions dont la mise en miroir paraît particulièrement pertinente sur le plan musical, du fait de leur similitude de construction en un mouvement unique, et de la présence d’un thème récurrent parcourant l’ensemble de la partition. Pertinence historique également, puisque Glazounov, élève de Rimski-Korsakov, fut lui-même le maître de Chostakovitch au conservatoire de Saint-Pétersbourg, apparaissant ainsi comme le jalon intermédiaire entre le « Groupe des Cinq » et l’identité musicale soviétique représentée notamment par Chostakovitch et Prokofiev.

ouvre la soirée avec le Concerto pour violon, créé à Saint-Pétersbourg par Leopold Auer qui en est le dédicataire. L’œuvre alterne virtuosité et lyrisme, en quatre mouvements enchaînés, dont le violoniste russe donne une lecture de belle tenue certes, mais sans passion, où s’exprime toutefois une évidente complicité avec l’orchestre et son chef. Une interprétation assez fade qui ne restera pas dans les mémoires, suivie en guise de bis par le Grand Adagio du ballet Raymonda du même Glazounov.

Changement d’ambiance en deuxième partie avec la Symphonie n° 12 de Chostakovitch. Une symphonie composée en 1960-1961, sur commande du parti communiste soviétique à l’occasion du 90e anniversaire de la naissance de Lénine, où Chostakovitch retrace quelques étapes marquantes de la révolution de 1917, d’où son nom (Petrograd, les Crues, Aurore et Aube de l’humanité). Un pseudo programme un peu grandiloquent derrière lequel se cache, comme souvent chez le compositeur, le désarroi et la rage due à sa nomination au poste de secrétaire de l’Union des compositeurs soviétiques, en même temps que son adhésion forcée au Parti. C’est dire l’ambiguïté et le double langage de cette œuvre dont le danger est évidemment de la prendre au premier degré.

Erreur dans laquelle ne tombe pas qui donne de cette composition un peu mal aimée une lecture intelligente, claire, équilibrée sans saturation. Dès les premières mesures, le ton est donné par les attaques véhémentes des cordes graves qui installent d’emblée un climat d’urgence, de drame envoûtant, très tendu dans sa progression inexorable. Un épisode lyrique interrompt la tension par un beau solo de cor (Jacques Deleplancque) avant le retour lancinant du thème omniprésent tout au long de la partition, comme une menace. Puis le cor reprend sa péroraison lugubre relayée par l’affliction des cordes d’où émerge un solo funeste de la clarinette (David Minetti) et du trombone (Dominique Dehue). Les pizzicati des cordes, d’abord pianissimo, marquent le début du grand crescendo, fortement cuivré, qui conduit à la cavalcade dansante finale, grandiose et épique, politiquement correcte.

Une interprétation suivie en bis, pour faire retomber la tension, de la Variation n° 9 « Nimrod » des Variations Enigma d’Edward Elgar et d’un extrait de Casse-Noisette de Tchaïkovski.

Le contrat de Tugan Sokhiev avec l’ONCT prendra fin en 2019, comme celui d’autres chefs parisiens.

Crédit photographique : Tugan Sokhiev © M. Brenner

 

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  • Michel LONCIN

    Une … « analyse » TRES incomplète de cette 12ème Symphonie, TRES MAL aimée de Dmitri Chostakovitch qui est toujours considérée comme une « concession » au « Parti » lors qu’elle en constitue précisément une condamnation sans ambages du « Système » communiste à travers son fondateur !!! Ecrite dans le sillage de la 11ème Symphonie intitulée « 1905 » (dont le prétexte de la terrible répression du 09 janvier 1905 et la première révolution russe sert à masquer la condamnation sans appel de TOUTE répression … dont celles des révolutions avortées de Berlin – 16-17 juin 1953 – et SURTOUT Budapest – 23 octobre-10 novembre 1956 -), la … « 1917 » condamne l’héritage du « bienfaiteur de l’Humanité » Lénine …
    Il n’est que pour cela de considérer la prétendue « Aube de l’Humanité » constituant le Finale de l’œuvre au sein duquel le motif énigmatique (mi bémol-si bémol-do-ré – Est-ce une « variation » du fameux motif DSCH, signature musicale du compositeur ? ), présent dès le premier mouvement, revient sans cesse en guise de menace et – SURTOUT – la Coda finale et ces « LA » retentissants, évocation de ceux clôturant la Coda de la 5ème Symphonie, elle aussi en ré mineur, à propos desquels Frans Lemaire écrit : « C’est surtout la coda qui clôture la symphonie qui a alimenté cette ambivalence. Cette lente montée vers les martèlements finaux est-elle le triomphe de l’homme nouveau ou, au contraire, son écrasement par la terreur ? »
    Dans son « Dimitri Chostakovitch – Les Rébellions d’un compositeur soviétique », le même Frans Lemaire écrit à propos de cette symphonie en général et de ce Finale en particulier :
    « Si les trois premiers mouvements sont assez réussis, on peut s’interroger sur l’emphase excessive qui marque l’Allegro final en répétant inlassablement et sans allégresse, un motif que l’on s’étonne de ne pas voir intéresser davantage les exégètes en citations. Les deux opus qui précèdent cette symphonie, le cycle Satires, op. 109 et le 8ème quatuor , op. 1010 ont été composés dans les tourments causés par l’obligation de se faire membre du parti à la demande de Khrouchtchev, avec en particulier la mélodie les descendants qui contient une critique ravageuse des promesses de bonheur qui ne viennent jamais. Comment célébrer maintenant cette aube à laquelle il ne croit pas davantage , comme le montrent certaines lettres ? Si on examine de plus près ce thème répétitif de l’Aube de l’humanité, on remarque son analogie avec le motif utilisé, au début, dans la Petrograd symphonie. La différence est qu’il est maintenant inversé, descendant au lieu de montant, comme s’il symbolisait une espérance déçue que s’efforce de remplacer la méthode Coué de la propagande. »

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