philharmonie de paris 0718

Robots et intelligence artificielle à la une du Festival Archipel

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Genève. Théâtre de l’Alhambra. 16-III-2018, 20h. Stefano Gervasoni (né en 1962) : Capriccio ostico pour ensemble ; David Hudry (né en 1978) : Machina Humana pour 18 instruments, électronique et sons industriels. Lemanic Modern Ensemble ; ingénieur du son, Sébastien Naves ; direction William Blank
16-III-2018, 22h30. Hèctor Parra (né en 1976) : Limite les rêves au-delà pour violoncelle et électronique. Arne Deforce, violoncelle ; Réalisation électronique, Thomas Goepfer
17-III-2018, 18h. Gonzalo Bustos (né en 1983) : Temps de terre pour cajón et électronique ; Jean-Frédéric Neuburger (né en 1986) : Étude de Synthèse et de Filtrage (Hommage à Debussy) pour sons fixés. Javier Muňoz Bravo (né en 1982) : The Fury of Nature. Aya Kono, violon ; Gabriel Valtchev, percussion ; ingénieur du son, David Poissonnier
17-III-2018, 20h. Maudite soit la guerre : film muet d’Alfred Machin ; Olga Neuwirth (né en 1968) : A Film Music War Requiem. Ensemble 2e2m, direction : Pierre Roullier
17-III-2018, 21h30 . Metropolis : film muet de Fritz Lang ; Xavier Garcia (né en 1959) : Actuel Remix, remix de Richtie Hawtin et Iannis Xenakis

David-Hudry-MACHINA-HUMANADes musiques algorithmiques aux robots-parleurs à roulettes qui viennent chuchoter à nos oreilles, la 15ᵉ édition du Festival Archipel de Genève emmenée par son directeur retrace soixante années de recherche artistique en lien avec l’intelligence artificielle. Conférences, concerts, installations, performance et ciné-concerts jalonnent un premier week-end mettant en scène ce face à face stimulant de l’homme et de la machine.

Une soirée d’ouverture à l’Alhambra

Précédée d’une conférence de sur le thème Musique et automatisme balayant un demi-siècle d’histoire (des machines à bruit des Futuristes italiens à l’apparition des « neurones numériques »), la soirée musicale débute par un concert du sous la direction de son chef .

Machina Humana est le titre de la nouvelle œuvre de , commande d’État donnée en création suisse lors de ce concert inaugural. Au cœur de la thématique du festival, Hudry nous plonge dans le paysage sonore industriel des usines de décolletage de la vallée intra-alpine de l’Arve. Un projet in situ donc, puisqu’il est allé enregistrer les sons de cette usine pour générer une partie électroacoustique qui se confronte à l’univers instrumental, voire lutte avec lui. La pièce d’une quarante de minutes entretient la tension de l’écoute via une matière incandescente et vigoureusement pulsée – Hudry ose la batterie de jazz ! – dans une manière obsessionnelle et répétitive quasi varésienne. Elle n’en ménage pas moins des silences abyssaux et d’éloquents soli (flûte basse, clarinette basse, tuba…) sertis par l’ensemble instrumental. Ils articulent la grande forme et engendrent une dramaturgie singulière. Le noir envahit la salle aux trois quarts de l’œuvre pour une écoute acousmatique des sons d’usine, une « phonographie » de terrain qui bouleverse là encore notre perception. Si la machine semble s’emballer de nouveau, l’ultime solo de violoncelle (vox humana), traité en direct par l’électronique, referme cette trajectoire impressionnante par une séquence finement colorée laissant poindre l’émotion.

Le concept de résistance infiltre l’écriture de Capriccio ostico (Fantaisie éprouvante) de , une œuvre dont le titre oxymorique interpelle. La matière sonore et le geste qui la propulse y sont systématiquement empêchés dans leur élan, générant des phases quasi immobiles, où les figures se mettent à fonctionner en boucle tandis que les sonorités fluctuent sous l’action des divers modes de jeux (bisbigliando, flautando, tremblement…). L’imagination est à l’œuvre pour conduire cette trajectoire labyrinthique au sein de laquelle se relaient les couleurs pures – celles des cloches de vaches très en dehors – et se superposent les temporalités. On est à notre tour frustré par une acoustique trop sèche limitant l’aura résonnante et la séduction de cette Fantaisie onirique où s’exerce « le plaisir de l’effort et non celui du confort », dixit le compositeur. Le et son chef ne déméritent pas dans cette pièce subtile autant que virtuose.

Archipel_20180316_Horizon_Cosmo_volpe_photography-1-16_originalQuelques instants plus tard sur ce même plateau, est seul en scène face au réalisateur informatique dans Limite les rêves au-delà, une composition visionnaire pour violoncelle et électronique de soixante dix minutes commandée par l’interprète au compositeur . Fils de physicien et passionné lui-même par « la mécanique céleste », Parra a également sollicité l’aide du grand spécialiste des trous noirs qu’est Jean-Pierre Luminet, astrophysicien mais aussi pianiste et poète, dont la voix traitée par les logiciels passe en filigrane dans le cours de la pièce. Le violoncelle est soumis à une scordatura, à des techniques de jeu très sophistiquées et au traitement live de l’électronique déployée dans la salle via un système multicanal de diffusion. Ce voyage immersif « aux limites du monde connu » serait à écouter dans le noir s’il ne nous privait de la performance hors norme d’, engagé cordes et âme (il frotte, souffle et parle en jouant) vers un « au-delà du son », une utopie sonore toujours au centre du travail musical d’.

Technologies et nouvelles lutheries

Le lendemain, à L’Abri, sorte de bunker culturel réservé aux jeunes talents, trois élèves de la Haute École de Genève encadrés par leurs professeurs, , et Éric Daubresse, présentent leurs travaux mêlant la lutherie classique aux technologies informatiques de pointe. Du jeune Argentin , Temps de terre est une pièce aussi virtuose que séduisante pour cajón et électronique, superbement servie par le percussionniste Gabriel Valtchev. Dans Fury of nature du Chilien , l’électronique interagit de manière sensible avec le violon de Aya Kono. L’espace est enrichi par la synthèse sonore en temps réel à partir d’un capteur de geste porté au doigt de l’interprète. De enfin, plus connu pour ses partitions instrumentales et son talent de pianiste, Étude de Synthèse et de Filtrage (hommage à Debussy) est une courte pièce pour électronique seule dont « l’écriture » constellatoire et la qualité des morphologies sonores évoquent l’espace onirique d’un Stockhausen. Le concert s’achève par quelques extraits de Futuristie de , une des grandes fresques du compositeur dédiée au futuriste Luigi Russolo. Lors de la création en 1975, la pièce incluait vidéo, récitant et mixage en direct. Elle sonne ce soir de manière un rien statique et nue, même si l’on y apprécie le geste radical et obsessionnel du maître acousmate.

Musique à l’image

En soirée à l’Alhambra, un premier ciné-concert invite sur scène l’ dirigé par . Les musiciens exécutent en direct et en phase avec les images la musique d’ (A Film Music War Requiem) sonorisant le film muet d’Alfred Machin, Maudite soit la guerre. La version colorisée à la main a été restaurée pour l’occasion. Le film réalisé en 1914, juste avant la déclaration de guerre, est une vision anticipée du conflit mondial sur fond d’histoire d’amour impossible. La compositrice autrichienne signe une partition pour neuf instruments incluant un synthétiseur et un set de percussions résonnantes (cymbales, gongs, cloches tubes…) qui restitue avec justesse une certaine couleur d’époque : mélodies « rétro », sonorités filtrées rejoignant les couleurs pastel du film, entre réalité et onirisme, légèreté et gravité.

On dénombre pas moins d’une vingtaine de bandes-son destinées à accompagner les images de Metropolis, le film culte de Fritz Lang, qui continue à exercer son pouvoir de fascination. est sur le plateau avec son ordinateur et sa console de mixage pour jouer en direct Actuel Remix, une œuvre-performance conçue à l’occasion de la sortie en 2012 de la version intégrale (2h40) et restaurée du chef d’œuvre du Septième Art. Garcia y remixe avec un magnifique élan la musique puissamment rythmée du DJ Richie Hawtin et celle de , dont la tension éruptive sert idéalement le gigantisme visionnaire du cinéaste.

Crédits photographiques : Photo 1 © ; Photo 2 © Arne Deforce / festival Archipel

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