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José Van Dam, Lifetime Achievement Award des ICMA 2018

JVD a été élu « Lifetime Achievement Award » des ICMA 2018 pour l’ensemble de sa carrière. À cette occasion, nous l’avons rencontré pour évoquer ensemble les différents volets de sa vie d’artiste. 

« Dans notre métier, on est vite classé : chanteur d’opéra, ou de lied, ou d’oratorio. Je suis, paraît-il, un des rares à avoir fait les trois. »

ICMA : La question qui vient naturellement à l’esprit quand on rencontre un artiste Lifetime Achievement des International Classical Music Awards (ICMA) concerne les grands moments de sa carrière. Pourriez-vous évoquer ces grands moments ? Ceux qui l’ont été « objectivement », mais ceux aussi, plus discrets peut-être, qui tiennent une place particulière dans vos souvenirs.

: Les grands moments ? Ils ont commencé tôt. J’avais fini mon service militaire, j’avais 19 ans quand j’ai rencontré Madame Aimée Mortimer qui m’avait entendu à Bruxelles. Elle s’occupait à Paris d’un concours qui s’appelait l’Ecole des vedettes et elle m’y a fait participer. C’était en radio, le jury ne voyait donc pas les candidats. Je l’ai gagné, le directeur de l’Opéra de Paris m’a entendu et il m’a engagé. Je suis donc entré à 20 ans à l’Opéra de Paris et j’y suis resté quatre ans. Entretemps, j’avais fait un disque, mon premier disque important.

Après une audition, Lorin Maazel, alors directeur artistique de l’Opéra de Berlin, m’avait engagé pour faire Don Inigo Gomez dans L’Heure Espagnole. Je suis allé à Berlin et j’ai beaucoup chanté avec lui. Et puis j’ai auditionné pour Karajan. C’est la ligne Paris-Maazel-Karajan. Avec Karajan, j’ai fait le festival de Salzbourg pendant vingt-quatre ans. Evidemment, quand vous chantez avec Karajan, c’est le Japon, c’est le monde entier.
Et puis c’est aussi l’opéra.

J’ai fait mes débuts en 1971 à Covent Garden avec Georg Solti. En 1973, avec Solti toujours, Les Noces de Figaro à l’Opéra de Paris. C’était le premier spectacle de Rolf Liebermann, avec Mirella Freni et Gundula Janovitz. C’est une étape importante. Et puis, en 1975, ce sont mes débuts au Met dans Carmen avec James Levine… Vous savez, des « grands » moments, il y en a eu beaucoup !

Plus tard, il y a eu le Maître de Musique avec Gérard Corbiau et, à Paris, la création mondiale du Saint-François d’Assise d’Olivier Messiaen avec Seiji Osawa. La partition était encore manuscrite et Seiji arrivait avec, sur le dos, 22 kilos de musique. Il y avait huit tableaux et Saint François était dans sept de ceux-ci : j’étais sur scène pendant 4h et demi, debout ou à genou. Avec Saint François, j’ai fait 5 ou 6 nouvelles productions, notamment une en Allemagne et deux à Paris, à Garnier et à La Bastille avec Osawa encore qui m’a fait voyager en Amérique, au Japon… Avec lui, j’ai fait aussi l’Elias de Mendelssohn.

ICMA : Vous avez fait la création de l’Oedipe d’Enescu aussi ?

JVD : Non, pas la création, mais j’en ai fait le premier enregistrement. C’est une œuvre magnifique. Cela s’est fait à Monte Carlo avec Brigitte Fassbaender, Barbara Hendricks, Gabriel Bacquier, Nicolaï Gedda…

ICMA : À l’opéra, dans quel personnage vous sentez-vous le mieux ?

JVD : Mephisto ! (rires). Non… Les Noces de Figaro. Je les ai chantées plus de 400 fois ! Pour moi, c’est le plus bel opéra de Mozart, le mieux bâti. On me dit Don Giovanni … Mais là, vous avez six airs dans le deuxième acte. Don Juan, Leporello, Elvire, Ottavio, Zerline, Anna… Quand il y a un air, il n’y a plus de drame, plus d’action, on est centré sur le soliste. Donc c’est magnifique, mais ça n’a pas la force du libretto des Noces. Dans les Noces, ça part et c’est un feu d’artifice jusqu’au dernier tableau. D’autres personnages que j’ai aimés ? Golaud dans Pelléas, et aussi Hans Sachs. Dans les Verdi, Simon Boccanegra, un opéra un peu méconnu mais superbe, qu’il avait déjà écrit et qu’il a repris quand il a fait la connaissance de Boïto. Avant de faire Otello et Falstaff, il a voulu refaire Simon.

ICMA : Et des rôles que vous n’aimez pas ?

JVD : Je ne les chante pas ! Quand j’étais jeune, oui… J’ai chanté dans les Huguenots. J’ai chanté Rocco dans Fidelio, avec Karajan. Il voulait que je que fasse Pizarro mais je lui ai dit que ce n’était pas pour moi. Comme il me voulait vraiment dans Fidelio pour Pâques à Salzbourg, j’ai fait Rocco deux fois mais ce n’était pas pour moi non plus.

Un rôle que j’ai toujours refusé, même à Bayreuth, c’est Wotan. Solti m’a un jour pris à part : j’avais enregistré avec lui La Femme sans Ombre et il m’a parlé du Ring et de Wotan. Honnêtement, j’ai repris la partition… mais je n’ai pas accepté. Je ne l’ai jamais fait. Quand je chante un rôle, je me glisse dans la peau du personnage. Wotan, il est trop coriace, je ne m’y voyais pas. Ce demi-dieu qui s’engueule tout le temps… pfft… En plus, Wotan, si vous en faites un, vous devez faire les trois. Mais j’ai chanté les Adieux de Wotan en concert parce que ça, c’est magnifique. J’ai aussi fait Amfortas dans Parsifal, un rôle extraordinaire. J’ai chanté le Hollandais, et Sachs des Meistersinger. Pour moi, les Meistersinger, c’est l’opéra le plus complet de Wagner. Il y a de l’humour – cherchez l’humour dans la Walkyrie !- il y a l’amour, la générosité, la vie.

« Un rôle que j’ai toujours refusé, même à Bayreuth, c’est Wotan. Il est trop coriace, je ne m’y voyais pas. »

ICMA : Les grands Oratorios ?

JVD : J’ai adoré chanter des oratorios mais je n’en ai pas chanté beaucoup. Dans notre métier, on est vite classé : chanteur d’opéra ou de lied ou d’oratorio. Je suis, paraît-il, un des rares à avoir fait les trois. Elias, Paulus, c’est magnifique. J’ai fait la Passion selon Saint Matthieu, la Saint Jean, trop rarement à mon goût. Les chefs d’oratorio se méfient un peu des chanteurs d’opéra… À cause de l’ampleur de leur voix. C’est vrai que certains chanteurs d’oratorio ne pourraient pas passer à l’opéra. Ils ont des voix trop mates. C’est le cas aussi pour certains baroqueux.

ICMA : Au Concours Reine Elisabeth, le fait de devoir défendre à la fois l’oratorio et l’opéra, ça ne posait pas de problème ?

JVD : Des problèmes, ça en posera toujours. On avait un orchestre baroque mais alors ça désavantageait les chanteurs d’opéra qui devaient chanter un demi-ton plus bas. On a considéré que des baroqueux, il y en a moins que des chanteurs d’opéra ou de Lied et que, tant qu’à désavantager quelqu’un… D’autant qu’engager un orchestre pour quatre ou cinq chanteurs, ça coûte cher.

ICMA : C’est vous qui avez fondé le CMIREB, session chant…

JVD : Oui, avec Jean-Pierre de Launoit et Gérard Mortier. J’avais toujours pensé qu’un concours de cette envergure manquait aux chanteurs belges. Moi, j’ai gagné trois concours, mais pas en Belgique. Deux en France et un en Suisse. À l’époque où j’ai proposé le chant à Jean-Pierre de Launoit, le Conseil d’Administration du concours craignait que le chant n’attire pas le public… Et ça a pris tout de suite. Préparer un programme de 24 morceaux (à l’époque), avec oratorio, mélodie, opéra, du XVIIe, du XVIIIe, du XXe, c’est beaucoup de travail et c’est toujours positif. Même si on se fait éliminer en quart de finale, on a préparé tout, jusqu’à la Finale. Et pour se faire connaître… Werner van Mechelen s’est fait connaître grâce au concours, Lionel Lhote, Sébastien Parotte, Shadi Torbey… Je suis content.

ICMA : Dans votre enseignement, quelle est votre priorité ? La technique, l’instinct, la confiance en soi… ?

JVD : La personnalité. En principe, la technique est en place quand ils arrivent chez moi. Une bonne technique, c’est un bon instrument. C’est un chanteur qui arrive avec son Stradivarius. Les chanteurs à la technique parfaite sont aussi rares que les Stradivarius mais on essaie de les guider. Pour moi, le plus important chez un chanteur, c’est la générosité. Faire don de sa personne à travers son art. Comme chez tous les musiciens. Rappelez-vous Vadim Repin à 16 ans au Concours, ce n’était pas son violon, c’était lui. Abdel Rahman El Bacha, c’était lui… Mais pour cela, il faut une technique à laquelle on ne doit plus penser. Un concert d’Abdel Rahman El Bacha, c’est un moment extraordinaire. Mais l’homme est extraordinaire. C’est un philosophe.

ICMA : Comment arrivez-vous à faire comprendre cela à des étudiants qui n’y sont pas nécessairement ouverts ?

JVD : Je leur dit qu’on ne chante pas pour soi. S’ils veulent chanter pour eux-mêmes, qu’ils aillent chanter dans leur salle de bain… À ce propos, les mises en scènes d’opéra m’énervent parfois. On voit Don Juan chanter dans sa salle de bain. On me dit que « c’est parce que c’est comme ça dans la vie ». Mais on ne va pas à l’opéra pour voir ce qu’on voit dans la vie ! On y va pour voir du beau, pour pouvoir rêver pendant deux ou trois heures. Le rôle du chanteur, c’est ça, offrir du bonheur à son public.

« On ne va pas à l’opéra pour voir ce qu’on voit dans la vie ! On y va pour voir du beau, pour pouvoir rêver. »

ICMA : Et comment voyez-vous l’avenir de l’opéra ?

JVD : J’espère que les choses vont se basculer un jour. On est parti d’un « trop peu » : dans les années 50, il n’y avait pas de mises en scène. Et puis sont arrivés des gens comme Maria Callas ou Tito Gobbi. Et des metteurs en scène se sont alors intéressés à l’opéra. La raison est toute simple : les scènes d’opéra sont beaucoup mieux équipées que les scènes de théâtre. À la Bastille, on peut changer tout un plateau en dix minutes. La scène 7 est derrière et on la monte pendant qu’on joue sur la 1, puis la 1 descend et la 7 vient devant. Et puis, il y a les éclairages… Et la musique, qu’ils n’ont pas au théâtre… Il y a des metteurs en scène extraordinaires comme Giorgio Strehler ou Jean-Pierre Ponnelle, des spécialistes de l’opéra qui ont fait un travail extraordinaire. Il y en a eu !

ICMA : Avez-vous parfois refusé de travailler avec certains metteurs en scène ?

JVD : Non, mais actuellement il y en aurait pas mal ! À Paris, j’ai rencontré un metteur en scène qui voyait les Maîtres Chanteurs « au second degré ». Il ne parlait pas un mot d’allemand, il avait un livret de CD avec la traduction et il nous guidait avec ça (*). J’ai failli partir mais j’en ai parlé aux autres solistes – dont Lucia Popp et Hanna Schaer – et six chanteurs me suivaient si je partais, alors là… J’avais du respect pour le metteur en scène : il avait travaillé, mais complètement à côté. À la fin, Beckmesser était crucifié la tête en bas, ce qui n’a rien à voir, et c’étaient des cadavres qui dansaient dans le dernier tableau, la fête au village… Le directeur m’a dit qu’un an plus tôt il était sceptique. Mais maintenant, m’a-t-il dit, j’ai compris… Je lui ai répondu que le public ne resterait pas un an dans la salle pour comprendre ! C’est ce qui s’est passé et le public a hué. Ce metteur en scène a été réengagé à la Bastille pour Jeanne au Bûcher. Si on m’avait demandé de retravailler avec lui, je crois que j’aurais refusé.

Par contre, quelqu’un comme Laurent Pelly – qui a fait Don Quichotte ici – c’est un vrai metteur en scène. C’est de la poésie d’un bout à l’autre. J’aime aussi beaucoup Olivier Py, qui est à l’opposé. C’est quelqu’un qui a un genre de génie. Ce sont vraiment de grands metteurs en scène. L’Allemand Willy Decker aussi. Mais sur dix, disons qu’il y en a peut-être un et demi… Les Noces de Figaro de Strehler ou Hermann et son Don Giovanni, par contre… une merveille ! J’avais rencontré Hermann deux ans avant son Don Giovanni ici. On a discuté, il m’a montré des dessins, demandé mon avis puis il a travaillé pendant deux ans avec Sylvain Cambreling et Gérard Mortier. Maintenant, les metteurs en scène font cinq ou six mises en scène par an. Et comme ils veulent du nouveau et qu’il est difficile d’être nouveau en restant classique, on se retrouve avec Don Juan dans sa salle de bain ou un lever de rideau où l’on voit 16 mecs sur le pot. Quelqu’un avait fait un Don Carlos à Hambourg et voulait le refaire à Barcelone (**) ; et on m’a demandé de faire Philippe II. Comme j’avais entendu parler de scènes dans une cuisine des années 50 avec un livreur de pizzas, j’ai demandé à voir la vidéo. Et là, j’ai refusé.

ICMA : Comment réagissez-vous à la mise en scène florentine où c’est Carmen qui tue Don José ?

JVD : Si on ne sait pas respecter une œuvre, il faut changer de métier.

ICMA : Y a-t-il des rôles que vous n’avez pas encore faits et que vous aimeriez faire ?

JVD : J’en ai fait tellement ! Non, je crois que j’ai fait ce dont j’ai eu envie. Ou alors, à l’inverse de Domingo, des rôles de ténor. Otello… Je vais rarement à l’opéra. Je vois trop les ficelles… la magie n’opère plus. Ou alors, j’y vais pour aller écouter d’excellents chanteurs. Je suis pourtant allé voir Eugène Oneguine. Voilà un rôle que j’aurais aimé chanter. Mais mon russe est encore plus mauvais que mon anglais ! J’ai chanté Boris, c’est court. J’ai chanté le Prince Igor. Mais Oneguine, je n’ai pas osé m’y frotter.

ICMA : À l’instar de Domingo justement, vous aimeriez diriger ? Ou autre chose ?

JVD : J’ai déjà dirigé. Mais si vous n’êtes pas dans la mouvance des chefs d’orchestres, c’est difficile d’y entrer. J’ai fait du théâtre, c’est quelque chose que j’aime aussi.
J’ai aussi fait des Rossini, mais pour Rossini, il faut être un spécialiste.

ICMA : Quels sont vos conseils à des jeunes qui veulent s’investir dans la musique ?

JVD : On est là pour servir la musique, pas pour se servir d’elle pour devenir quelqu’un. Servir la musique, être à la disposition de la musique, mettre sa voix au service d’un rôle, et ne pas s’approprier un rôle avec sa voix. La voix doit pouvoir s’adapter dans les moments dramatiques, joyeux, tristes… Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi pour montrer qu’on a une belle voix.

ICMA : Est-ce que vous pensez avoir « fait école » ?

JVD : Non. J’espère que non. J’ai très peu écouté de disques pour préparer des rôles. J’ai admiré des gens comme Fischer Dieskau et d’autres, leur personnalité, leur façon de chanter, de jouer. Enseigner, ce n’est pas faire école. J’essaie de faire sortir les personnalités. Faire école, c’est un peu dire « Écoutez-moi et faites la même chose » alors que si vous avez dix barytons, vous avez dix instruments différents. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est si difficile de juger un concours de chant.

Jose van Dam, dans le role de Don Quichotte, au theatre de la Monnaie

ICMA : Quand on vous évoque, on parle beaucoup de l’instinct…

JVD : Oui. Il faut veiller à ne pas perdre son instinct. Une de mes étudiantes me disait que lorsqu’elle découvre un air, elle le chante spontanément et c’est facile. Puis elle se met à le travailler, et ça se complique. Je lui ai conseillé de retourner à son instinct de départ, à ce qui s’est passé la première fois. Mais l’instinct se nourrit aussi de la pratique. Dans la mélodie, quand on prend une partition de Schumann ou de Schubert, tout à coup il a écrit piano. Mais si vous êtes musicien, votre instinct vous l’a dit. D’après le texte, d’après la musique ou les deux. Sans vouloir me vanter, je dois reconnaître que je sens venir. Quand on trouve la nuance forte ou piano sur une partition, j’explique à mes étudiants qu’il faut comprendre pourquoi, d’où ça vient.

ICMA : Personnellement, avez-vous toujours rencontré des maîtres, des guides, qui respectaient votre instinct ?

JVD : Difficile à dire… J’ai commencé à chanter à 11 ans, je suis sorti du conservatoire à 18 et j’étais dans la profession à 20. Pendant les quatre ans à l’Opéra de Paris, je n’ai rien appris sauf que je devais être « sage ». Puis, à Berlin, j’ai rencontré Herda Klust. C’est elle qui accompagnait les tout premiers enregistrements de Fischer Dieskau. Elle était à l’opéra depuis 35 ans, elle adorait rire, vivre… j’ai travaillé avec elle jusqu’à sa mort en 1970. Elle, elle m’a appris des choses. J’ai travaillé avec de grands chefs qui m’ont appris beaucoup presque sans rien dire. Ils faisaient des remarques à l’orchestre ou aux chœurs et c’était une leçon. Avec Osawa et l’Orchestre de Boston, j’ai fait les Rückertlieder de Mahler, c’était magnifique. Puis j’ai quitté Boston pour Chicago avec Boulez… C’était magnifique aussi, mais je n’étais pas dans mon instinct.

Karajan est un homme méconnu. Un homme gentil, timide. Le souci, quand il aimait un chanteur, c’est qu’il l’incluait dans sa famille et qu’il n’en voulait plus d’autre. Je pense à Mirella Freni, à José Carreras… Ainsi, pour Aïda, il a voulu Carreras pour Radames et Carreras l’a fait alors que ce n’était pas pour lui. Moi, après Pizarro dans Fidelio, il a voulu me faire chanter Telramund dans Lohengrin. J’ai refusé aussi. On dit qu’on ne pouvait rien lui refuser (c’est vrai qu’il y a des sopranos qui s’y sont cassé la voix) mais ce n’était pas un tyran. Je me souviens d’une générale de Salomé un mercredi à Salzbourg. La première était le vendredi et mon fils et moi avions convenu qu’il arrive de Berlin le jeudi. À la dernière minute, on nous prévient que « le chef » veut voir tout le monde le jeudi à 18H. Je suis allé lui expliquer… et il m’a envoyé chercher mon fils ! D’autres chefs n’auraient pas réagi ainsi… Quand il devait vous faire une remarque, ce n’était pas devant tout le monde.
Et s’il demandait des choses inhabituelles, il les justifiait : « si Figaro est en colère, ce n’est pas dans le tempo de Boehm ! »

ICMA : On n’a pas abordé le cinéma…

JVD : Ah, Losey ! Formidable. Un vieux lion. Chéreau devait faire un Don Giovanni pour la télévision et on avait signé les contrats pour un mois. Mais tout à coup, il a dit qu’il ne le faisait pas. Losey voulait bien le faire mais pas pour la télévision. D’un mois, on est passé à deux. Losey n’avait jamais vu Don Giovanni. Il l’a écouté, réécouté, réécouté. D’où l’originalité, du jamais vu… Nous, on connaissait les angles des caméras et c’est tout : tu vas de là à là, pas plus loin ! Et il m’a dit de faire le rôle comme je le sentais, il m’a laissé travailler. C’est un très bon souvenir.

ICMA : C’était votre première expérience de film ?

JVD : Oui. Le Maître de Musique, c’était plus tard. J’ai encore fait un autre film, pas très connu : Babel Opéra, avec André Delvaux et tourné à Bruxelles. C’est un hymne à la Belgique : une partie en français, une partie en néerlandais (avec Alexandra Vandernoot) et beaucoup de musique. Je ne l’ai plus revu depuis 20 ou 25 ans…

(*) NDLR : Claude Régy – Châtelet 1990.
(**) NDLR : Peter Konwitschny – Hambourg 2001, Barcelone 2007.

Propos recueillis par Bernadette Beyne, Crescendo Magazine

Crédits photographiques : Portraits © Naomi Baumgartl ; José Van Dam dans le rôle de Don Quichotte au Théâtre de la Monnaie lors de ses adieux en mai 2010 © Danny Gys

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  • Louis de Lassence

    A la question Comment réagissez-vous à la mise en scène florentine où c’est Carmen qui tue Don José ? JVD répond : Si on ne sait pas respecter une œuvre, il faut changer de métier.
    Je suis d’accord avec lui. Mais ce n’est pas seulement que cette mise en scène ne respectait l’œuvre, c’est qu’elle dénaturait le personnage de Carmen. Celle-ci est une femme indépendante qui suit toujours sa propre voie (sans x, encore que…). Elle ne rentre pas dans les jeux dans lesquels on veut la faire entrer, elle reste elle-même. En lui faisant tuer Don José, on la fait rentrer dans la violence de celui-ci; elle n’est plus la Carmen forte et indépendante. Elle perd sa propre force et prend la faiblesse de Don José. Celui-ci tue à défaut de savoir argumenter.
    Enfin, dire que le public applaudissait à la mort de Carmen est stupide. Le public applaudit l’œuvre et ses interprètes. Et il ne serait pas plus correct (même politiquement) d’applaudir à la mort d’un homme que d’une femme.

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