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Les fantômes de Lucia di Lammermoor à Bordeaux

La Scène, Opéra, Opéras

Bordeaux. Grand théâtre. 5-IV-2018. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Lucia di Lammermoor, opéra en trois actes sur un livret de Salvatore Cammarano d’après le roman de Walter Scott. Mise en scène : Francesco Micheli. Décors : Nicolas Bovey. Costumes : Alessio Rosati. Lumières : Fabio Barettin. Avec : Georgia Jarman, Lucia ; Julien Behr, Edgardo ; Florian Sempey, Enrico ; Jean Teitgen, Raimondo ; Thomas Bettinger, Arturo ; Albane Carrère, Alisa ; Paul Gaugler, Normando ; Thomas Bloch, Glassharmonica. Chœur de l’Opéra national de Bordeaux (chef de chœur : Salvatore Caputo). Orchestre national Bordeaux Aquitaine, direction : Pierre Dumoussaud

GeorgiaJarman-by-Claire-McAdamsEntre un chœur brillamment fantasmagorique et un singulier Enrico porté par un excellent de bout en bout, Lucia di Lammermoor dirigé par et mis en scène par  révèle à Bordeaux de sérieux atouts.

Le traitement d’une mise en scène de Lucia di Lammermoor se focalise souvent sur la fragilité psychologique de l’héroïne, prise dans un tourbillon émotionnel qui causera sa perte. Et bien sûr, la « scène de la folie » est le moment le plus attendu d’un public accoutumé à l’ouvrage de Donizetti. C’est que le librettiste Salvatore Cammarano a su construire un personnage idéal pour que le compositeur puisse dépeindre de riches facettes, auréolées d’une profondeur dramatique et d’un vocabulaire particulièrement raffiné, pour d’innombrables phrases d’un exquis enchantement – soit la magie du bel canto à son apothéose. Mais selon l’approche de créée il y a un an tout juste à La Fenice, la faiblesse psychologique de Lucia se retrouve tout autant chez Enrico que chez Edgardo : il n’y a pas une, mais trois victimes au cœur de cette lutte entre les deux familles.

Dans cette lecture, tout dépend de la nature agitée et fragile de Lord Enrico Ashton dont seule la mémoire de ses parents, rappelée régulièrement par un portrait qui quitte rarement les mains du frère de Lucia, semble justifier ses faiblesses ainsi que ses décisions lourdes de conséquence. On aime habituellement tant détester son caractère noir porté par une hostilité viscérale et obsédante. Mais retranscrit une position tout autre du personnage avec une constance étonnante (dans cette mise en scène, le frère de Lucia ne quitte quasiment pas le plateau), déstabilisante quelque peu dès son entrée, sublimant à merveille une autre facette possible du rôle grâce à une forte présence sur scène, un jeu d’acteur bien aiguisé et la finesse d’un chant clair et souple. Le poids du passé afflige ainsi constamment un attachant Enrico jusque dans sa stature, l’horreur se lisant fréquemment sur son visage, mais aussi la fureur implacable que le baryton bordelais traduit vocalement par une énergie furibonde dans « Cruda, funesta smania », quitte à faire de l’ombre (pour notre plus grand plaisir !) à l’héroïne et son amant.

Face à lui, l’amour entre sa sœur et son ennemi est indétrônable. assume ce rôle-titre avec une belle vigueur toujours renouvelée : d’une rêverie adolescente (« Regnava nel silenzio ») à une résistance désespérée face à son frère, la soprano colorature déploie un timbre brillant, une clarté de ligne exemplaire et de belles inflexions dramatiques qui ne sont pas éclipsés par quelques aigus tendus et peu tenus, notamment lors de l’impitoyable saut d’octave de la cantilène « Verranno a te », et une certaine prudence dans les vocalises (la cantatrice ayant été malade pour la première, Lucia était interprétée deux jours auparavant par Venera Gimadieva). Sa scène phare lui permet d’exposer une excellente technique vocale face aux nombreuses difficultés contenues dans cette partition, la direction musicale choisissant un harmonica de verre () pour une sonorité irréelle conformément à la volonté du compositeur. Debout sur cette table familiale, Lucia répand sur sa chemise de nuit d’un blanc pur le reste du vin de sa fête nuptiale, et gît finalement sur ce meuble devenu un catafalque funéraire d’une grande valeur symbolique sacrificielle. À ses côtés, l’Edgardo de porte sa scène finale avec ardeur, alors que le ténor fait preuve d’une constante vigilance stylistique entre la vaillance tendre de son duo face à sa bien-aimée au premier acte (« Sulla tomba »), ses excès de colère (finale du deuxième acte), et l’ensemble le plus connu de l’opéra italien, le sextuor « Chi mi frena in tal momento ». La nature inflexible de Raimondo qui saisit toutes les occasions d’intimider le trio en brandissant sa croix, ce soir défendue par la basse chaude et résonnante de , particulièrement applaudi à la fin de la représentation, la puissance de (Arturo) et Albale Carrère dans le rôle de la confidente Alisa, complètent une distribution solide et homogène.

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Les fantômes de l’opéra

Se limiter à ce parti-pris aurait déjà été intéressant, mais le rôle donné au chœur de l’Opéra national de Bordeaux, véritable force dramatique proactive, se révèle être l’autre originalité de cette production. Mené d’une main de maître par en Normanno, parfois revenants malveillants raillant les trois protagonistes, parfois simples observateurs indifférents aux souffrances des jeunes héros, le chœur semble être une métaphore des pensées de Lucia, la précipitant même plus loin dans sa folie – on y lit aussi un symbole du poids du devoir dans la fratrie. Les choristes (comme les solistes d’ailleurs, et tout particulièrement Florian Sempey) révèlent une direction d’acteurs pas simplement théâtrale, mais surtout opératique. Les chœurs sont scénographiquement aboutis de bout en bout sur cette pile de meubles illustrant la fortune déclinante de la famille Ashton ainsi que le chaos psychologique du frère et de la sœur, assurant également sur scène un mouvement continu de ce mobilier, agréable tant la cohérence visuelle et métaphorique est évidente.

L’Orchestre national Bordeaux Aquitaine produit tout au long de la soirée des variations dynamiques bien équilibrées et des nuances colorées pour des contrastes dramatiques saisissants afin de mettre en évidence les points saillants du drame. Dans un équilibre parfait entre la fosse et le plateau, sait également mettre en valeur les dialogues entre les instrumentistes solistes et les chanteurs. Le choix de placer la harpiste en hauteur est d’un bel effet pour apprécier un jeu particulièrement clair et maîtrisé. En choisissant la version intégrale de l’ouvrage (reprises comprises), les détails orchestraux resurgissent pleinement pour que la magie de Donizetti opère sans complexe.

Crédits photographiques : Lucia di Lammermoor par Francesco Micheli © Vincent Bengold ; © Claire Mc Adams

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