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Le festival Estonian Music Days célèbre les 100 ans de son pays

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Tallinn. Festival Estonian Music Days. 14 et 15-IV-2018
14-IV, 16h. Tallinn Philharmonic Society House of Blackheads. Œuvres de Mart Saar (1892-1963), Mari Vihmand (née en 1967), Kristjan Kõrver (né en 1976), Lisa Hirsch (née en 1984) et Märt-Matis Lill (né en 1975). Kadri-Ann Sumera, piano ; Oliver Kulpsoo, créateur lumière ; Tammo Sumera, électronique.
14-IV, 21h. Niguliste Church. Œuvres de Lepo Sumera (1950-2000), Margo Kõlar (né en 1961), Malle Maltis (né en 1977), Märt-Matis Lill (né en 1975), Liina Sumera (née en 1988). Eva-Maria Sumera, violon ; Kadri-Ann Sumera, piano ; Vambola Krigul, percussion ; Tammo Sumera, électronique.
15-IV, 17h. Église Saint-Michel de Tallinn. Œuvres de Margo Kõlar (né en 1961). Vocal ensemble Heinavanker ; direction Margo Kõlar ; régie son, Tammo Sumera.
15-IV, 19h30. Salle Kanuti Gildi. Œuvres d’Helena Tulve (née en 1972), Silvia Borzelli (née en 1978), Dario Calderone (né en 1978), Giorgio Netti (né en 1963). Dario Calderone, contrebasse

tallinn-old-town-1500-csPüha, la thématique de l’édition 2018 des Estonian Music Days de Tallinn, signifie en estonien « sacré » mais aussi « célébration ». L’Estonie fête en effet le centenaire de son existence (1918-2018), un anniversaire auquel participe bien évidemment le festival : en lançant tout d’abord la manifestation avec un concert de musique chorale, une spécificité estonienne qu’illustrent les deux formations professionnelles de Tallinn, l’Estonian Philharmonic Chamber Choir et l’Estonian National Male choir (choeur d’hommes) ; en mettant ensuite au cœur de la programmation compositeurs et interprètes estoniens.

C’est la 39e édition des Estonian Music Days (EMD) de Tallinn, un festival annuel dédié à la musique d’aujourd’hui : « une fête des compositeurs estoniens » précise qui, depuis quatre ans assure la direction artistique de ces « Journées », en collaboration avec Timo Steiner. Ainsi le festival concentre-t-il en une grosse semaine plus de trente créations estoniennes fédérées chaque année par une thématique nouvelle : Abondance, Le son vert ?, La pénombre, pour les trois dernières années, Sacré, pour cette édition anniversaire. Des thèmes qui sont autant de questionnements liant la création sonore et son rapport au monde.

L’électronique et les spectacles multimédia participent de la programmation ainsi que la parité hommes-femmes : une évidence dans la création d’aujourd’hui pour , compositrice et pédagogue qui enseigne depuis dix-huit ans à l’Académie estonienne de Musique et de Théâtre de Tallinn : « Il suffit d’être à l’écoute et de repérer les talents. Sans doute ai-je contribué à porter la composition féminine sur le devant de la scène en Estonie, en soutenant le travail de ces jeunes femmes et en les encourageant à progresser dans leur voie » poursuit la compositrice. Quant à l’absence d’Arvo Pärt au sein d’une telle édition festive, mentionne le festival annuel consacré en septembre à cette grande figure de la musique estonienne et souligne l’âge avancé du compositeur qui, d’ailleurs, n’habite plus à Tallinn.

EMP 2018. Kõla = VärvInterprètes et créateurs tallinniens : la famille Sumera

Privée de la soirée à l’Estonia Concert Hall avec l’Orchestre Symphonique National en raison d’un vol annulé entre Stockholm et Tallinn, nous nous retrouvons le lendemain au cœur de la vieille ville dans la Maison des têtes noires (Tallinn Philharmonic Society House of Blackheads) pour un concert de piano augmenté des ambiances lumineuses de l’artiste Oliver Kulpsoo. L’excellente pianiste secondée à la console de projection par son frère Tammo (dont on reparlera), rend un hommage appuyé à , compositeur et organiste estonien mort à Tallinn en 1968. Onze Préludes dont la puissance du lyrisme situe l’écriture entre Scriabine et Rachmaninoff, alternent avec quatre pièces récentes dont trois premières mondiales. La digitalité brillante et l’abattage virtuose de au sein d’un programme d’une telle exigence se doublent d’un engagement pour la musique de son temps. Citons, au fil du récital, la pièce très conceptuelle Toc III de , superbement maîtrisée sous les doigts de la pianiste, ou encore l’investigation sonore plus risquée de Terrains de Liisa Hirch, pour deux pianos accordés différemment. Nocturnal Landscapes de , une pièce d’envergure avec électronique, sera redonnée quelques heures plus tard en l’Église Niguliste (Saint-Nicolas) dans un espace acoustique modelé avec beaucoup de discernement par Tammo Sumera,

EMP 2018. HelikodaLa soirée est placée sous la responsabilité de l’artiste sonore et met à l’honneur la famille Sumera, compositeurs et interprètes de père en fils/fille, tous issus de l’Académie de Musique de Tallinn. De , le père, disparu prématurément en 2000, Play for Two fait appel à l’électronique et la spatialisation des deux interprètes, Vambola Krigul aux percussions et (la fille) au violon. Conçue dans une temporalité étirée, la pièce invite à une écoute immersive. Conatus de (la bru) est une pièce acousmatique multicanal et bien sonnante, favorisant les mouvements du son dans l’espace (effet Doppler). Dans Who Knew How to Write pour live électronique de Malle Maltis (actuelle directrice de la musique à la Comédie estonienne), Tammo Sumera (le fils) est assis à une table devant un grand livre qu’il ouvre, feuillette, déchire… générant souffle, frottements et granulations relayés par un dispositif sonore ad hoc d’où émanent également voix et chuchotements mystérieux. est au piano pour rejouer Nocturnal Landscapes (2018) de , compositeur très actif de Tallinn lui-aussi, dont l’opéra Into the fire (2017) vient d’obtenir le Prix du Théâtre estonien. Dans la lignée spectrale aux évolutions lentes, la pièce passe du silence à peine coloré (l’effet güiro sur les touches du piano) aux impacts sonores parfois telluriques, louvoyant entre harmonicité et inharmonicité… comme les sons complexes des cloches d’églises (Tallinn en concentre une bonne trentaine, luthériennes, catholiques et orthodoxes) que donne à entendre (dont on reparlera aussi) dans The Belfry. Ce magnifique carillon acousmatique détaille les qualités (profonde, claire, grêle, pleine, lointaine…) de chaque cloche dans un espace-temps bien senti qui ne pouvait trouver meilleur contexte pour se déployer.

IMELINE KODA, Eesti Muusika Päevad 2018Un dimanche sous le signe du rituel

C’est un concert vocal monographique du compositeur et chef de choeur , rejoint cette fois par son ensemble Heinavanker, qui nous est proposé le dimanche, dans l’Église Saint Michel de Tallinn. Quelques heures auparavant, l’ensemble était invité, dans le cadre du festival, à chanter durant la messe dominicale au Couvent Brigittine qui jouxte le site archéologique du même nom, aux abords de la Mer baltique. Prolongeant en quelque sorte le rituel catholique du matin, les huit chanteurs sont en aubes blanches et chasubles sombres. Des cloches résonnent, qui nous parviennent des haut-parleurs, Tammo Sumera étant une fois encore aux manettes. Les compositions alternent langue estonienne (texte de ) et latine (celle de la liturgie), se limitant parfois à une pure psalmodie du texte à voix nue. Lorsqu’il est responsorial (l’ensemble répondant à un soliste), le chant devient plus polyphonique et d’une toute autre ferveur, laissant affleurer le melos populaire. À plusieurs reprises, notamment dans les passages bouche fermée, s’éploie le chant diphonique pratiqué par le baryton de l’ensemble. L’électronique, très économe mais pour autant présente, vient ponctuellement enrichir le spectre de résonance. Les voix sont chaleureuses et ductiles, d’une grande pureté d’intonation, l’écoute du public recueillie et confinant à l’émotion… jusqu’au dernier chant jubilatoire (Bohemian Latin Carol), responsorial lui-aussi et bien connu des auditeurs. Le public est d’ailleurs invité par Margo Kõlar à donner lui-aussi de la voix.

Rito (rite) est le titre du dernier concert de la journée, nous conviant au récital du très impressionnant contrebassiste italien : « une manière de célébrer l’homme estonien à travers la contrebasse » nous confie encore Helena Tulve, « un instrument massif, résistant, têtu comme lui… ». Deux compositrices sont au programme sur les quatre pièces à l’affiche. Un geste exemplaire de parité qu’il est toujours bon de souligner !

RITO, Eesti Muusika Päevad 2018D’Helena Tulve précisément, Blindly (Aveuglément) est une exploration lente et scrupuleuse des composantes du son. La pièce s’inscrit elle aussi dans la mouvance spectrale, déployant une palette de couleurs très fine et diversifiée. La contrebasse est « préparée » pour feutrer le son au tout début de l’œuvre, invitant à une écoute intimiste où le silence est partie intégrante de l’écriture. L’œuvre investit progressivement les registres médium et grave selon un processus impeccablement conduit par . C’est l’idée d’amnésie qui induit le travail de l’Italienne dans Own Pace (amnesia 3B) : musique vibratile et intranquille mettant à l’œuvre la cinétique du geste et la distorsion systématique des sons libérant les harmoniques aigus de l’instrument. Si Ur de l’Italien ne manque pas de tension et de puissance dans le jeu – saluons l’engagement de Dario Calderone – l’écriture s’enferme progressivement dans un même type de geste et de son qui lasse l’écoute assez rapidement. On préfère la performance du contrebassiste faisant corps avec son instrument dans sa propre composition For Nina. L’écriture favorise les sons percussifs et bruiteux, activant, dans cette « Ur-Lullaby » (berceuse originelle), un processus de répétition confinant à l’obsession.
C’est avec ce rituel d’endormissement d’un enfant, la fille Calderone en l’occurrence, que se referme cette journée particulière placée sous le signe de la Célébration et du Sacré.

Crédits photographiques : photo 1 © Adrian Bridgwater ; photos 2 et 3 © Rene Jakobson ; photo 4 et 5 © Daire Kaup

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