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Chœur et orchestre sous le même geste, celui du chef Léo Warynski

Léo WarynskiEnfant, commence par le chant, au sein de la Maîtrise de garçons de Colmar, sa ville natale, puis il étudie le violoncelle… Deux bonnes écoles pour former une oreille de musicien. Il poursuit au CNSM de Paris l’étude de la direction d’orchestre auprès de et devient l’assistant du chef des Siècles, tout en restant attaché au domaine de la voix qui le passionne tout autant. C’est sur cette double activité qu’il mène aujourd’hui de front, en tant que directeur musical des ensembles Multilatérale et Les Métaboles, que nous l’avons interrogé, au vu de plusieurs projets qui réunissent les deux phalanges.

« Je ne me positionne pas dans les querelles esthétiques du moment. J’apprécie avant tout la force et l’authenticité d’une pensée artistique avec une liberté de choix qui m’appartient. »

ResMusica : Vous êtes chef de l’ensemble vocal Les Métaboles que vous avez créé en 2010 et directeur musical de l’ fondé en 2005 par le compositeur . Est-ce pour vous le même métier ?

 : Ce sont deux facettes d’une même activité, deux choses complémentaires dont je ne pourrais me passer. Disons que je suis un chef d’orchestre qui dirige également des chœurs. Je reste très attaché à la voix et au texte qu’elle peut véhiculer. Mais j’aime aussi la puissance et la richesse des timbres de l’orchestre. Il y va donc de l’équilibre de ma vie de musicien et j’aime à imaginer des projets où les deux univers se croisent. Ce qui ne m’empêche pas de développer une activité de chef d’orchestre invité, dirigeant les œuvres du répertoire comme je viens de le faire à la tête de l’Orchestre de Rouen et l’, avec Britten et Elgar à l’affiche.

RM : Le choix du nom Les Métaboles pour votre ensemble vocal cristallise-t-il une mémoire et une admiration pour et son œuvre orchestrale éponyme ?

LW : C’est une référence évidente au compositeur en même temps qu’un attachement au mot lui-même que j’aime beaucoup. L’idée de métabole est très féconde en musique. Elle fait appel au phénomène de transformation, de passage d’un état à un autre qui m’intéresse aussi au sein du chœur. Passer des voix blanches de la musique ancienne, à la couleur plus lyrique du répertoire du XIXe siècle jusqu’aux voix saturées de , est une chose que je cherche à obtenir avec mes chanteurs. Je voulais un nom pour mon ensemble qui fasse appel à cette capacité de transformation et à cet esprit d’ouverture.

RM : Le chœur a huit ans. Pouvez-vous nous parler du chemin parcouru depuis ses débuts ?

LW : Nous étions au départ une bande d’amis, tous très bons chanteurs, professionnels et amateurs. Nous nous réunissions sous ma direction une fois par semaine, le mercredi soir, sans budget de fonctionnement. Jusqu’à ce que nous obtenions des aides financières, en premier lieu celle du Mécénat Musical Société Générale en 2013, puis de la Fondation Orange, et plus récemment de La Caisse des Dépôts qui ont hissé l’ensemble au niveau professionnel et m’ont permis de monter les projets que j’avais envie de défendre.

Nous fonctionnons aujourd’hui comme la plupart des orchestres, en débutant les répétitions d’un nouveau programme quelques jours avant chaque concert. Le noyau est de vingt-quatre chanteurs mais l’ensemble reste à géométrie variable, allant de huit à trente-deux participants, avec la possibilité pour moi de sélectionner certaines qualités de voix selon le répertoire abordé. J’ai conscience que Les Métaboles récoltent le fruit d’un travail en amont, celui par exemple de avec , celui des maîtrises et des centres de formation comme Le ou encore le . J’ai même actuellement des chanteurs du CNSM de Paris qui viennent nous rejoindre pour certains types de projet. Il est d’ailleurs important d’innover en matière de contenus car les programmateurs ne sont pas toujours attirés par les concerts a cappella. La mixité avec l’ensemble instrumental est donc précieuse. Mais je tiens tout particulièrement aux concerts à voix nue.

« La chose importante dans les programmes traversant plusieurs siècles, est de mettre la musique plus ancienne en regard avec des œuvres fortes d’aujourd’hui. Car la création peut être perdante face à un chef d’œuvre du passé.  »

RM : Vous avez à cœur de défendre le répertoire des XXe et XXIe siècles. Quelle place prend le grand répertoire dans le travail des Métaboles ?

LW : Il est à part égale pour le chœur. Je considère qu’il est essentiel de défendre la musique de notre temps. Pour autant, nos propositions restent très variées. Nous étions en février avec Yaël Naim à la Philharmonie de Paris. Au début mars c’était la création des Ombres qui passent, une œuvre inédite d’Ondrej Adamek à l’Amphithéâtre de l’Université Paris 8 et nous louvoierons entre premières mondiales et répertoire sacré aux mois de mai et juin. J’aime également pratiquer les programmes mixtes, de Schütz à Hersant et son Psaume 130, par exemple, en passant par le Magnificat d’. Je tiens à souligner que je ne me positionne pas dans les querelles esthétiques du moment. J’apprécie avant tout la force et l’authenticité d’une pensée artistique : celle de Yann Robin et de comme celle de , avec une liberté de choix qui m’appartient. La chose importante dans les programmes traversant plusieurs siècles, est de mettre la musique plus ancienne en regard avec des œuvres fortes d’aujourd’hui. Car la création peut être perdante face à un chef-d’œuvre du passé. Mais je suis à l’écoute de la jeune création et à l’affût de tout ce qui se passe, même si je manque cruellement de temps pour cette investigation.

Léo Warynski à la direction
RM : On vous a vu à la tête de Multilatérale dans l’opéra Aliados de Sébastien Rivas en 2013, dans La Passion selon Sade de Bussotti dernièrement… des spectacles de création qui tournent bien. Abordons cette fois ce qui fait l’actualité de votre travail, à savoir la création prochaine de l’opéra Papillon noir de Yann Robin (le 12 mai à Marseille). Diriger la musique de ce tenant de la saturation est-elle une première pour vous ?

LW : J’ai dirigé l’année dernière à Lille Asymétriade en collaboration avec l’orchestre de Lille et l’, avec en soliste le contrebassiste . C’est une première approche de l’univers du compositeur mais le concerto n’a pas l’envergure de Papillon noir. J’ai la chance d’avoir dans l’ensemble Multilatérale Antoine Maisonhaute et Maxime Désert, violoniste et altiste du , une phalange qui a créé les trois quatuors de Robin. Quant à moi, j’ai dû me familiariser avec la notation, apprendre le vocabulaire et la grammaire de cette écriture. Le défi pour le chef est de savoir ménager une gradation dans le matériau saturé et de gérer les énergies pour conduire et cerner la grande forme. Connaissant la qualité du travail de Yann Robin que j’admire beaucoup, je sais qu’il m’y aidera.

RM : De quelle manière le chœur est-il traité dans Papillon noir ?

LW : L’écriture chorale rejoint celle des instruments, à travers des techniques particulières où l’émission vocale distord voire sature le son comme celui d’un violon lorsque l’archet écrase la corde près du chevalet. Il s’agit pour les chanteurs de travailler ces modes d’émission sous contrôle, pour éviter les accidents et assurer l’usage de ces techniques sur toute la durée du spectacle. Disons que l’univers de la saturation intègre tous les interdits de la technique classique et qu’il s’agit ici de les contrôler avec une extrême précision.

RM : Comment est envisagé le rapport au texte ?

LW : Dans Papillon noir, il y a une récitante qui va dire le texte de Yannick Haenel. C’est la soprano Elise Chauvin qui endosse ce rôle de narrateur, là où un comédien se serait perdu en raison de la complexité métrique de la partition.

Le chœur n’a pas cette fonction. Il chante dans la langue rituelle du Bardo Tödol (le Livre des morts tibétain) qui met le sens à distance au profit de la couleur des phonèmes et des techniques de voix en lien avec l’univers de la saturation.

RM : Quel sera le dispositif scénique pour la création du 12 mai au Théâtre de la Criée à Marseille.

LW : Il n’est prévu qu’une mise en espace du monodrame, avec une création lumière mais sans décors, en attendant la version scénique d’Arthur Nauzyciel au Théâtre National de Bretagne durant la saison 2019-2020. Tout le monde est donc sur scène, le double chœur au sein de l’orchestre, à l’instar du chœur de femmes de Sirènes dans le Nocturne de Debussy. Les voix y sont sonorisées et traitées comme une source instrumentale. C’est un ouvrage en trois actes porté par un récit, une sorte de flashback où le personnage féminin qui vient de trépasser revit différents épisodes de sa vie.

RM : Le fait que vous collaboriez quelques semaines plus tard (le 29 juin à Gennevilliers à l’église Ste Marie-Madeleine) avec , frère en saturation de Yann Robin, dans Le jour juste avant l’Océan est-il pure coïncidence ?

LW : Certainement pas. Les musiciens de Multilatérale connaissent bien la musique de Cendo et l’on cherchait depuis un moment avec Raphaël le moyen de réunir Les Métaboles et Multilatérale. Les deux projets ont d’ailleurs en commun plusieurs chanteurs et instrumentistes et fonctionnent de la même façon, par ateliers, pour tester avec le compositeur les possibilités vocales des chanteurs, dans une sorte d’élaboration collective. Cendo a plus d’expérience que Robin en matière d’écriture chorale. Il l’a intégrée par deux fois déjà dans des pièces d’envergure comme Registre des lumières et Délocazione avec les VocalSolisten de Stuttgart.

L WarynskiRM : Il y a force excès, excès de structure, de forme et excès de texte lit-on dans les notes d’intention du compositeur. Comment domine-t-on une telle situation en tant que chef, sachant que le dispositif inclut, nous y reviendrons, cinq instrumentistes de l’Orchestre National de Jazz (ONJ) ?

LW : Gérer l’excès est une tâche qui revient en effet au chef. Je dois conduire la grande forme, maintenir le cap et faire en sorte de ne pas perdre le public durant les cinquante minutes de la partition. L’appui va être, ici encore, le texte, celui de , chanté cette fois par les voix du chœur et la collaboration de la harpiste. Il faut qu’il soit toujours compréhensif pour être le point d’accroche autour duquel pourront se libérer les autres énergies. Mais je n’ai pas encore la partition qui est en cours d’écriture.

RM : Cendo a-t-il prévu un espace d’improvisation pour les musiciens de l’ONJ ?

LW : Il s’agit en effet de respecter le talent de chacun : à l’ensemble Multilatérale, la partition écrite, et aux musiciens de L’ONJ la liberté d’improviser. Cendo évoque la stratégie du « suivi de partition » développée à l’, pour définir le rôle des jazzmen qui, à l’oreille, devront réagir en temps réel aux propositions sonores de Multilatérale, dans une coexistence très étroite des deux parties instrumentales. J’aurai à diriger également l’ONJ, donner des départs, une pulsation, régler la synchronisation… Il me reste à trouver les outils de direction adaptés.

RM : L’inouï dont parle Cendo n’est-il pas un mot un peu galvaudé aujourd’hui ?

LW : « Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau » nous dit Baudelaire ! Robin comme Cendo sont des compositeurs en constance recherche de nouveaux sons, puisant aux sources du jazz et du rock qui les ont nourris. Des sons que leur dicte leur imaginaire fascinant et qu’ils ont à révéler à l’aide d’une écriture ad hoc. Mon rôle est d’accompagner cette recherche.

RM : De quel genre relève Le jour juste avant l’Océan ?

LW : Il n’y a pas vraiment de ressort dramatique comme dans Papillon noir. Il s’agit davantage de réflexions à la García, sur un ton plutôt provocateur, sans dimension scénique ni narrative. Cendo parle d’ailleurs d’un «Objet Musical Non Identifié » (OMNI).

RM : Vous avez, avec ces deux compositeurs, un autre projet, qui vise les hauteurs celui-là…

LW : Vous voulez sans doute parler de l’Université Altitude, à 715 mètres, dont ce sera la troisième année d’existence à Saint-Martin-Vésubie. C’est un petit village situé dans les Alpes-Maritimes, qui est doté d’un bel auditorium. Il s’agit d’accueillir une dizaine de très jeunes compositeurs qui mettront sur les pupitres de l’ensemble Multilatérale, et du qui le rejoint cette année, une nouvelle partition qu’ils sont en train de terminer. Ils sont encadrés par Yann Robin et Raphaël Cendo pour finaliser leur écriture, voire la réajuster au cours des répétitions avec l’ensemble. L’intérêt pour eux est d’entendre in fine leur pièce jouée dans les meilleures conditions. Une convention avec Radio France et l’émission Création Mondiale d’ permettra à l’un d’entre eux d’être entendu sur les ondes de France Musique. Les Métaboles n’y seront pas cette année ; mais le chœur est prévu pour l’année prochaine, avec comme guest star.

RM : Qu’en est-il des Métaboles pour les prochains mois ?

LW : Avec le chœur, nous entamons une résidence à l’Abbaye de Royaumont sur plusieurs années, qui s’inaugurera par la création d’une nouvelle pièce de , le 26 août prochain. Autre bonne nouvelle pour l’ensemble vocal, son implantation dans le Grand-Est, avec le soutien de la DRAC, impliquant concerts et actions pédagogiques, avec les collèges et les chœurs amateurs de la région. Sont prévus également un concert avec l’Orchestre de Strasbourg et des collaborations futures avec le Festival Musica de cette même ville. Autant de perspectives dont nous nous réjouissons.

Crédits photographiques : © Manuel Braun

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