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Stéphane Denève et le Brussels Philharmonic dans Prokofiev : plus Cendrillon que Roméo

À emporter, CD, Musique symphonique

Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Suite d’orchestre de Roméo et Juliette op. 64 (extraits) ; Suite d’orchestre de Cendrillon op. 87 (extraits). Brussels Philharmonic, direction : Stéphane Denève. 1 CD Deutsche Grammophon. Enregistré en 2017 au Studio 4 de l’ancienne maison de la radio, place Flagey à Bruxellles. Textes de présentation en allemand, anglais et français. Durée: 67:57

 

prokofiev romanticSans même ouvrir le livret de ce disque plus avant, le découpage des plages nous avertit du projet éditorial : établir un résumé musical et un raccourci dramaturgique des deux plus célèbres ballets de , par la réorganisation d’extraits des suites d’orchestre laissées par le compositeur, selon le strict fil chronologique de chaque argument. , à la tête d’un courageux mais parfois dépassé, relève ainsi un périlleux et intenable défi, à demi-réussi, au fil un itinéraire partiel et partial mené au gré des deux partitions.

Si les versions intégrales des deux ballets ici survolés ont leur raison chorégraphique, les suites symphoniques qui en ont été extraites par le compositeur lui-même ont elles aussi leur logique orchestrale propre dans le cadre et la psychologie du concert (et aussi du disque), sublimant le côté descriptif ou l’évocation dansante de la partition intégrale. Ce nouveau montage, à vrai dire assez habile, donne une allure presque cinématographique à l’action strictement musicale, au gré de quelques surprises : ainsi, la térébrante introduction « Montaigu et Capulet » (en tête du présent enregistrement, et proue de la deuxième suite de ballet de Roméo et Juliette) se trouve-t-elle séparée de la célébrissime Danse des chevaliers qui symphoniquement lui fait suite (ici en plage 5). De même, si l’arc global de l’action dramatique de ce célèbre ballet est respecté, depuis l’évocation de Juliette enfant jusqu’à sa mort prématurée et dramatique, celui de Cendrillon s’arrête à la scène finale du deuxième acte où, sous les douze coups de minuit, les sortilèges du bal s’effondrent – sans le happy end prévisible que nous vaut le troisième acte de l’œuvre, ici totalement sacrifié !

Plutôt que de sélectionner dix plages par ballet pour un simple disque, aurait pu préférer, à notre sens, une sélection un peu plus étoffée pour chaque ensemble dans le cadre d’un hypothétique double album. C’est surtout regrettable pour Cendrillon, partition un peu moins fréquentée, et dont le chef français avec des forces bruxelloises appliquées et en constant progrès donne une lecture incisive, parfois amère (l’Arrivée au bal) ou coruscante (Premier galop du prince, Départ de Cendrillon du bal) : une conception qui n’est pas sans rappeler la verve stylisée du meilleur Stravinsky néo-classique.

Beaucoup plus discutable et inégale apparaît la réalisation orchestrale des extraits de Roméo et Juliette, captés de manière assez sèche et peu enveloppante, assez éloignée à vrai dire de l’esthétique sonore du splendide studio 4 de la place Flagey à Bruxelles. D’une part, certains partis pris de lenteur du chef, confinant à la lourdeur, réduisent l’impact des scènes les plus dramatiques (section centrale de la Danse des chevaliers, conclusion de la Mort de Tybalt), ou diluent la tension que l’on a connue ailleurs plus inéluctable ou étouffante (Roméo au tombeau de Juliette). Et ici, malgré quelques brillantes envolées solistes, le ne peut se hisser, faute d’une discipline collective suffisante (les cors !) et de plans sonores suffisamment tranchés, au niveau des meilleures phalanges ayant gravé ces pages inspirées. La concurrence est, quand on y songe, bien rude et féroce, si l’on se souvient de la Philharmonie tchèque des années Ančerl (dans les deux premières suites, Supraphon, le must), de celle de Leningrad captée live sous la tutelle effrayante du génial et suffocant Evgeny Mravinsky (deuxième suite, Melodyia) ou d’un orchestre de Philadelphie chauffé à blanc par Riccardo Muti, insolent de puissance sous un feu et un tonnerre d’acier (Warner, pour une sélection assez large).

Au total, un demi (très) bon disque, côté Cendrillon, qui, malgré son ambition de digest, ne tient pas toutes ses promesses orchestrales (singulièrement dans Roméo et Juliette), et ne peut donc faire oublier tant les sélections déjà évoquées que les meilleures versions intégrales de référence : Maazel/Cleveland (Decca), ou Ozawa/Boston (DG) pour Roméo et Juliette ; Vladimir Ashkenazy à Cleveland (Decca) pour Cendrillon.

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