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Samuel Hasselhorn, Premier Prix du Concours Reine Élisabeth

Samuel Hasselhorn Le jeune baryton de 27 ans vient de remporter le Premier Prix du concours Reine Élisabeth 2018 avec des programmes d’une densité extraordinaire. Formé au Conservatoire de Hanovre et au CNSMD de Paris, déjà récompensé à de nombreuses reprises, propose un chant très musical et riche de nuances. Sa carrière est déjà en pleine ascension, avec de nombreuses représentations et un premier disque « Nachtblicke », il excelle dans le lied et la mélodie mais il pourrait également chanter davantage d’opéra à l’avenir.

« En Belgique, presque tout le monde suit le Reine Élisabeth. »

ResMusica : Comment vous portez-vous après cette édition du concours Reine Élisabeth (CMIREB) et l’obtention de ce premier Prix ? 

: Cela fait une étrange impression car quelqu’un m’a reconnu après la demi-finale alors que je me rendais aux répétitions. Il y a eu cette dame qui m’a félicité ; j’ai cru qu’elle s’adressait à quelqu’un d’autre mais elle a ajouté : « c’est bien, c’est bien, félicitations ». C’est alors que j’ai réalisé que les gens suivaient assidûment le concours Reine Élisabeth. Nous n’avons pas en Allemagne de concours entièrement retransmis à la télévision. C’est vraiment incroyable ! Je n’avais jamais expérimenté cela auparavant. C’est très agréable mais c’est quelque chose de nouveau pour moi.

RM : C’est un événement très suivi en Belgique, vous ne le saviez pas ?

SH : Si, si, je le savais parce que j’ai un très bon ami qui sera l’un des pianistes officiels pour la session violon du CMIREB 2019. Il m’a expliqué que même les chauffeurs de taxi s’informent sur le Reine Élisabeth. Il m’a dit que c’était un événement important. C’est fou parce qu’en Belgique, presque tout le monde suit le Reine Élisabeth. Je connaissais la BBC Cardiff Singer of the World Competition également retransmise à la télévision, mais je ne connaissais rien de tel. Nous n’avons pas un tel concours en Allemagne.

RM : C’est étrange car vous avez un environnement très favorable à la musique classique en Allemagne...

SH : Oui, c’est vrai, mais il y a beaucoup de petites compétitions. L’une des plus grandes compétitions que j’ai remportée est Das Lied International Song Competition avec Thomas Quasthoff *. La BBC était venue tourner un documentaire sur lui et sur la compétition. Mais ici, c’est bien plus important. Même lorsque l’on est arrivés à la première épreuve, la salle était pleine. Dans les autres compétitions, il y a le jury, parfois quelques autres personnes, habituellement les familles d’accueil, et c’est tout. Soit une dizaine de personnes. J’ai des amis qui souhaitaient venir pour la première épreuve et n’ont pas pu se procurer de ticket car c’était déjà complet, c’est fou !

Du coup, c’est comme un concert. Vous chantez pour la salle entière et vous oubliez qu’un jury est assis devant vous. Et si, malheureusement, le jury n’aime pas ce que vous chantez, peut-être que le public, lui, peut apprécier.

RM : Vous avez déjà été récompensé dans de nombreux concours internationaux. Pourquoi vous êtes-vous présenté au Reine Élisabeth ?

SH : Il y a deux raisons principales. Tout d’abord, je voulais chanter en face de ce jury, parce que c’est un jury que j’apprécie vraiment. J’apprécie les artistes qui y siègent, les chanteurs mais aussi les pianistes, les chefs d’orchestres et les directeurs d’opéra. C’est comme si l’on passait une audition devant eux.

L’autre chose est que cette compétition est très ouverte à des répertoires différents. Vous pouvez chanter des mélodies, du récital, de l’opéra. Vous pouvez même participer à l’intégralité de la compétition avec un seul opéra ou une mélodie. C’est vraiment très agréable car on peut montrer ce que l’on fait de mieux et dévoiler le genre d’artiste, de chanteur que l’on est. Il y a tellement de grandes compétitions où l’on chante quatre arias et c’est tout. Certes, je peux faire cela, mais ce n’est pas le genre de chanteur que je suis. Je pense que je n’aurais pas rencontré autant de succès dans cette compétition en procédant de cette manière. J’aime beaucoup le fait de pouvoir chanter ce que je veux et ce que je pense être mon domaine d’excellence. Le CMIREB était donc le concours parfait pour cela, mais je n’avais pas vraiment réfléchi à toute cette histoire avec la télévision etc…

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RM : Pouvez-vous nous parler de votre travail avec l’orchestre ? Pour la finale, on a eu l’impression à certains moments que vous le dirigiez…

SH : Sachant que l’on n’a pas beaucoup de temps parce que l’orchestre est évidemment très occupé, j’ai essayé d’être le plus précis dans un temps très court pour montrer le mieux possible en répétitions ce que je voulais faire, en collaboration évidemment avec . Dans les pièces que je connais très bien, je perçois assez vite deux ou trois choses qui font toute la différence pour un morceau lorsqu’on les réalise bien… ou pas. C’est un orchestre très professionnel, cependant, parfois, je me dis : « est-ce qu’ici on pourrait jouer un tout petit peu plus piano ? Cela pourrait être très spécial ». C’est ainsi que l’on est passé du Mendelssohn jusqu’à la réelle dimension de l’aria.

Je pense que lorsque la vraie représentation a eu lieu, on s’écoutait tous les uns les autres. J’écoutais l’orchestre, le chef, et ils m’écoutaient tous, ainsi que la concertmeister. Je pouvais sentir sur scène qu’ils étaient vraiment attentifs à moi. Ils pouvaient probablement voir de quelle façon je faisais les choses. Ils pouvaient probablement observer mon visage et je pense qu’à certains moments, ils me suivaient. On s’éloigne ainsi d’une interprétation mécanique. L’objectif, ce n’est pas que tout le monde soit toujours exactement ensemble, que chaque petite chose soit parfaitement synchronisée. Je pense davantage à l’image globale du processus musical, à faire quelque chose qui compte pour les gens.

RM : Vous avez travaillé avec , l’aviez-vous rencontré auparavant ?

SH : Non, je le connaissais auparavant mais pas personnellement. On a fait ici, au bureau, des répétitions au piano. J’aime toujours recevoir des conseils de la part d’un chef qui est également plus expérimenté que je ne le suis et qui, bien sûr, fourmille d’idées. Je crois que je m’adapte assez vite. Cela a donc été des moments très denses mais on a fait au mieux avec le temps dont nous disposions. C’était une très belle collaboration que j’ai beaucoup appréciée.

RM : De quelle manière avez-vous élaboré votre répertoire ? Il était vraiment très cohérent. C’était très intéressant, lors de la finale, la façon dont vous avez joint la fin du Mendelssohn** avec le début de l’aria de Verdi. On a eu l’impression que vous nous proposiez un vrai concert.

SH : J’aime cette image car c’est ce que j’ai essayé de faire. Assez souvent, vous assistez à une compétition et vous écoutez les participants en appréciant la difficulté technique des pièces. Vous devez être un très bon chanteur pour chanter tous ces airs de bravoure. Il faut chanter durant une vingtaine de minutes, ce qui n’est pas trop long, mais vous devez chanter à la perfection quatre, cinq airs tellement difficiles.

Et puis je voulais avoir un programme qui soit un programme ! Pour la finale du concours, j’ai regardé la liste des pièces avec orchestre qui sont sur la liste dans l’idée que j’avais besoin d’une pièce avec cette couleur, cette ambiance. Mais je souhaitais aussi créer quelque chose et j’avais déjà pensé au Mendelssohn et à cet aria de Verdi. Quand j’ai vérifié l’ordre de toutes les pièces que je voulais chanter, j’ai vu que l’armure, l’harmonie du Mendelssohn et de l’air de Verdi s’accordaient parfaitement. Vous savez, dans l’oratorio de Mendelssohn, Elijah dit « C’est assez, je veux vous offrir mon âme, s’il vous plaît, prenez mon âme, je veux mourir », et l’air de Verdi arrive et le personnage meurt dans cet air. Les pièces n’ont rien à voir l’une avec l’autre, ce sont des langages différents, des styles différents, c’est un autre compositeur, mais si cela avait été un oratorio allemand ou si le premier morceau avait été en français, cela aurait presque pu être une seule et même pièce. J’ai pensé que je pouvais montrer cela. Il y a beaucoup de connexions entre la musique de différents compositeurs que l’on peut relier parce que le langage de la musique et de la poésie sont universels. Je suis content que les gens aient apprécié. Je ne voulais pas que quelqu’un applaudisse entre les deux pièces donc j’ai demandé qu’ils n’éteignent pas les lumières entre les pièces. On peut extraire l’émotion de la première pièce et la conserver pour la seconde et ça, c’est unique.

RM : Une question très différente : vous jouez du basson. Est-ce que cela apporte quelque chose à votre chant ? Peut-être pour le souffle, le legato ?

SH : Je ne peux pas dire que je peux jouer vraiment bien du basson, je suis plutôt un joueur de basson amateur. Cela me fait probablement comprendre comment fonctionnent d’autres instruments. Je sais qu’un orchestre prend un peu plus de temps qu’un piano. Lorsque le pianiste joue sur une touche, elle sonne immédiatement. Un instrument à vent prend un peu plus de temps. Pour la musique de chambre, je sais comment jouer une ligne de basse et comment donner une intonation, si c’est vraiment aigu ou grave, ce genre de choses. Mais techniquement, c’était un peu dangereux pour moi et j’ai arrêté de jouer du basson quand j’ai commencé à étudier le chant et les études au conservatoire. Le basson demande beaucoup de pression, ce n’est vraiment pas bon pour la voix. Cependant, il y a des similarités car un chanteur est un peu comme un instrument à vent qui doit respirer ou jouer.

J’aime aussi regarder les violoncellistes car j’admire leur posture. Ils semblent être en quelque sorte dans leur instrument. Ils ont l’air campé si solidement ainsi. Je pense aussi aimer le basson et le violoncelle parce que c’est mon registre ; peut-être est-ce la même chose pour les soprano et le violon, je ne sais pas. Les chanteurs peuvent observer cela et en apprendre beaucoup. C’est important que l’on sache comment jouer de notre voix comme d’un archet, comment jouer avec la respiration, la mélodie et tout cela, en lien avec les instrumentistes.

Parfois, les chanteurs oublient de réellement travailler simplement sur le son. Ils travaillent à connaître le texte par cœur, ils connaissent la manière dont se déroule la pièce mais ne travaillent pas réellement sur le son pur, en faisant abstraction du texte et des émotions. C’est important, le reste peut se faire sur cette base. Mais si vous ne faites pas cela, vous serez toujours confronté des limites.

« Parfois, les chanteurs oublient de réellement travailler simplement sur le son pur, en faisant abstraction du texte et des émotions. »

RM : Vous êtes un spécialiste du lied, mais qu’est-ce qui vous a amené aux lieder ? Ce n’est pas un genre facile.

SH : Lorsque j’ai commencé à étudier le chant, j’avais dix-huit ans. Et, particulièrement pour le « Carlos écoute, ah je meurs » de Verdi que j’ai chanté à ce concours, un jeune homme de dix-huit ne peut pas chanter cela. Je pense personnellement que je suis encore très jeune vocalement pour incarner ce rôle en scène. Mais à cette époque, lorsque je m’y essayais, j’avais l’impression de crier. J’ai donc pensé que je devais chanter, je ne dirais pas des choses plus faciles car le lied n’est pas vocalement facile, mais plus adaptées et où je n’avais pas à me soucier de l’orchestre.

Schubert a composé de très belles petites pièces qui ne sont ni trop aiguës ni trop graves. J’ai pu ainsi travailler de nombreux aspects techniques avec ses airs. Et ensuite, j’ai écouté et qui avaient enregistré Schubert. J’étais juste fasciné par la technique musicale et la musique en général quand j’ai écouté leur Erlköning. Par certains aspects, dans cet enregistrement, le père semble tellement méchant ! Le père je dis bien, pas le Roi des Aulnes. Cela m’a fasciné parce que l’interprétation diffère tant d’une personne à l’autre. Le père ici semblait un peu en colère, pas vraiment bienveillant envers son fils. J’ai été fasciné par ce mélange de musique et de poésie qui, ensemble, forment cet art merveilleux qu’est le lied, ou la mélodie française, ou encore l’Art Song anglais. J’aime toujours cela.

Je n’étais pas spécialement intéressé par la littérature auparavant mais au travers des mélodies, je me suis intéressé aux poèmes. Parfois, c’est de la très belle poésie. Parfois, c’est de la mauvaise poésie mais de très jolies musiques. Et parfois, les deux s’accordent si bien ensemble. Mon chant d’opéra peut grandir au travers du lied et mes lieder peuvent bénéficier de mon travail d’opéra d’un point de vue vocal. Cela reste quoiqu’il en soit du chant.

RM : Nous pensions que vous étiez un admirateur de poésie depuis longtemps. Vous avez également un Debussy dans votre programme…

SH : Si vous présentez une aria très connue en compétition, c’est toujours un peu risqué car il peut y avoir une vingtaine de personnes qui chantent également cette aria. Mais il est important de chanter un air du répertoire car vous pouvez montrer ce qu’il y a comme difficultés dans cet air et montrer de quoi vous êtes capables face à cela. J’ai pensé que peut-être il n’y aurait pas tant de gens dans ce concours qui pourraient chanter ce Debussy qui est assez aigu pour un baryton. Le jury est composé de seize personnes. Je ne veux pas chanter la même chanson encore et encore. Cela convenait à ma voix, à ma personnalité et au genre de chanteur que je suis.

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RM : Votre jeu de scène nous a semblé très délicat, on pourrait peut-être dire Schubertien, Schubert ne souhaitant pas que sa musique soit surjouée.

SH : Il est important de montrer ce qui se déroule dans chaque pièce. Pour Erlköning, vous avez le père, le fils, le Roi des Aulnes et le narrateur. Même si certaines personnes du public ne comprennent pas les paroles, ils perçoivent le récit. Cela n’est pas dû à ce que vous avez fait comme geste pour jouer le père ou le fils, il peut suffire de regarder dans une certaine direction. Pour moi, surjouer dans les lieder est gênant car cela nous détourne de la musique et de la poésie. Chez Bach également. Schubert, Bach savaient très bien ce qu’ils faisaient. Il y a bien assez de puissance dans leurs partitions pour que nous suivions ce qu’ils ont écrit. Essayer de suivre en tous cas car c’est déjà bien assez difficile. Ressentir simplement cette émotion est suffisant, je n’ai pas besoin de voir davantage. Cela peut être un peu différent pour l’opéra, mais l’émotion réelle est bien plus forte que quoique ce soit. Le jeu peut être discret mais fort à l’intérieur et tout le monde peut le comprendre.

« Surjouer dans les lieder est gênant car cela nous détourne de la musique et de la poésie. »

RM : Avez-vous une idée de vos projets à venir ? Vous aviez déjà un agenda très chargé avec des récitals et un Stabat Mater à venir. A présent, vous allez avoir tous les concerts proposés par le CMIREB.

SH : Oui, je serai occupé toute l’année à venir, ma prochaine saison est pleine. Et maintenant, bien sûr, il y a les concerts liés au Prix. Il y a toujours des côtés stressants mais j’ai ces concerts à venir, des récitals, un projet d’opéra. J’aime beaucoup car cela me mène dans différents endroits, avec différentes personnes et différentes expériences dont je peux apprendre beaucoup.

RM : C’est très équilibré.

SH : J’espère que maintenant, je pourrais faire un peu plus d’opéra. Mais j’ai besoin de temps. Je pourrais me dire que je veux chanter à l’instant dans de très grandes salles mais cela peut également être stressant et aussi peut-être dangereux. Cela viendra progressivement. Il vaut mieux que cela se déroule de cette manière au lieu de chercher à aller en force.

RM : Pour terminer, pourriez-vous nous parler de quelque chose que vous cherchez à accomplir au travers de la musique ?

SH : C’est une question difficile. Je dirais que je veux atteindre les gens. Je veux qu’ils retirent quelque chose de la représentation, quoi que ce soit. Que ce soit positif ou négatif, joyeux ou triste, mais qu’ils retirent quelque chose de personnel. Vous ne savez pas vraiment ce qu’ils retiennent. Quand je vais au concert, il y a des jours où je suis très réceptif et j’en retire quelque chose émotionnellement. Si je vais au même concert mais que j’ai eu une mauvaise journée, je ne suis simplement pas ouvert à quoi que ce soit. On ne peut pas contrôler cela. Mais le plus important est de toucher les gens, quelle que soit la nature de l’émotion suscitée.

*Samuel Hasselhorn a remporté le premier prix au concours Das lied 2017
** Les programme de Samuel Hasselhorn lors de sa prestation en finale du CMIREB Gustav Mahler : Wer hat dies Liedlein erdacht ? Wo die schönen Trompeten blasen (Des Knaben Wunderhorn) ; Felix Mendelssohn : Es ist genug (Elias op. 70); Giuseppe Verdi : Carlos écoute – Ah, je meurs (Don Carlos)

Crédits photographiques : Image de une © The Morgan Library ; Portrait de Samuel Hasselhorn © Émilie Vanderhulst ; La remise du premier prix du concours Reine Elisabeth 2018 © Belga ; Renate Rohlfing et Saumuel Hasselhorn au concours Das lied 2017 © Martin Walz

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