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Le violon fin de siècle de Renaud Capuçon à Radio-France

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Maison de la Radio, Auditorium. 18-V-2018. Claude Debussy (1862-1918) : Sonate pour violon et piano ; Maurice Ravel (1875-1937) : Sonate pour violon et piano – version orchestrée par Yan Maresz (né en 1966) ; Arnold Schoenberg (1874-1951) : Pelléas et Mélisande. Renaud Capuçon, violon ; Orchestre Philharmonique de Radio France ; Lahav Shani, piano et direction

Renaud Capuçon © Simon FowlerOn respirait ce soir le parfum suave du début du XXe siècle dans l’Auditorium de Radio-France. Au programme, Debussy, Ravel et Schoenberg, portés par le violon de , ainsi que , au piano et à la tête de l’.

C’est l’épure de la tardive Sonate (1917) pour violon et piano de qui ouvre cette soirée. En habitué d’une partition qu’il a déjà enregistrée chez Erato avec Bertrand Chamayou, le violoniste nous fait entendre ici sa personnalité si reconnaissable : un phrasé hyper sensuel, une sonorité chaude, et une maîtrise technique qui laisse passer la « vie » de la musique, par de nombreuses glissades apparentes et des notes où percent une intonation suspendue. Le piano en retrait de se révèle au fur et à mesure de la pièce, aboutissant à un finale où les deux musiciens donnent le meilleur d’eux-mêmes, les élans rhapsodiques de Capuçon se transformant presque en traits expressionnistes.

En 2015, l’Orchestre National de Lyon commande au compositeur français (né en 1966) – et à destination de Renaud Capuçon – une orchestration de la Sonate pour violon et piano de (1927). Le parti-pris de Maresz était le suivant : pour que l’orchestration se trouve être la plus proche de ce que Ravel aurait pu faire, il fallait non seulement utiliser une formation proche des canons habituels du compositeurs (un petit orchestre « Mozart », avec harpe, célesta, deux cors et deux trompettes, sans percussions), mais aussi, sans se cantonner à un simple exercice de style, y intégrer une part de trouvailles personnelles, sans pour autant utiliser des techniques de jeu trop anachroniques. L’Allegretto initial s’ouvre sur des textures étales de notes tenues sur lesquelles viennent se poser un cor anglais délicat, instrument du « chant » ravélien par excellence. a conféré à ce passage liminaire une atmosphère de rêve fragmenté, où les éclats lumineux se croisent furtivement pour briller au travers d’une texture vaporeuse. Un environnement digne d’une jungle sonore fantastique, où les quelques trouvailles personnelles de Maresz se fondent impeccablement dans l’atmosphère de l’œuvre (notamment un alliage harpe, célesta et harmoniques de cordes aux couleurs quasi-électroniques de chinoiserie fantomatique).

On sait l’attachement de Yan Maresz au jazz (il a été le seul élève du guitariste John McLaughlin) : cette passion transparaît avec une évidence rare dans le Blues central, où les trompettes bouchées et autres clarinettes métaphorisées par le Maître de Montfort-L’Amaury prennent ici corps. On entend ici ce son « cabaret » des années 1920, fantasmé par un Ravel halluciné où les morphings de timbres se mêlent avec un naturel confondant. Renaud Capuçon fait son miel de cet environnement quasi charnel en usant (et abusant) de glissades, donnant un goût décadent savoureux à la partition. Plus consensuel dans son instrumentation, le Perpetuum mobile final est quant à lui le moment où le violon de Capuçon semble le plus contrasté, le plus haut en couleur. S’achevant en une apothéose cuivrée, l’œuvre nous laisse une impression durable. En effet, plus qu’un exercice de style, l’orchestration de Yan Maresz est un exemple rare où un compositeur d’aujourd’hui se met dans la peau d’un créateur passé en transfigurant les propres codes esthétiques de celui dont il sert la musique.

Monolithe du post-romantisme allemand, Pelléas et Mélisande d’Arnold Schoenberg (1903) ne laisse pas indifférent. Chef-d’œuvre insurpassable pour certains, le poème symphonique du compositeur autrichien est un tunnel sans fin pour d’autres. Toutefois, force est de constater que sur le podium, Lahav Shani donne le maximum d’investissement dans une musique qu’il connaît sur le bout des doigts (puisqu’il dirige cette œuvre sans partition). Face à son engagement physique et musical total à la tête de l’orchestre, les musiciens du Philhar’ font montre d’une intensité remarquable de force et de couleurs, dans une œuvre où aucun pupitre de ce gigantesque orchestre n’est délaissé.

Crédits photographiques : Renaud Capuçon © Paolo Roversi-Erato – Warner Classics

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