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Nabucco à Lille, fresque historique devenue journal télévisé

La Scène, Opéra, Opéras

Lille. Opéra de Lille. 19-V-2018. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Nabucco, opéra en quatre actes sur un livret de Temistocle Solera. Mise en scène et vidéo : Marie-Ève Signeyrole. Décors : Fabien Teigné. Costumes : Yashi. Lumières : Philippe Berthomé. Chorégraphie : Martin Grandperret. Avec : Nikoloz Lagvilava, Nabucco ; Mary Elizabeth Williams, Abigaille ; Simon Lim, Zaccaria ; Robert Watson, Ismaele ; Victoria Yarovaya, Fenena ; François Rougier, Abdallo ; Jennifer Courcier, Anna ; Alessandro Guerzoni, Gran Sacerdote. Chœur de l’Opéra de Lille et de l’Opéra de Dijon (chef de chœur : Yves Parmentier). Orchestre National de Lille, direction : Roberto Rizzi Brignoli

Nabucco 4Dans ce Nabucco proposé actuellement à Lille pour la fin de la saison lyrique, le plateau et la fosse sont d’une agréable qualité, tandis que la mise en scène contemporaine de , foisonnante, nous questionne sur le monde dans lequel nous vivons.

Alors que les spectateurs s’installent à leur place, un homme impassible et muet, les mains dans les poches, incarne sur une scène nue la résistance immobile qui avait été initiée en 2013 sur la place Taksim par le chorégraphe stambouliote Erdem Gunduz. À l’époque de la création de Nabucco, il n’est pas sûr que Verdi lui-même ait eu conscience de l’aura révolutionnaire dont son opéra serait porteur et que le célébrissime chœur « Va, pensiero » deviendrait l’hymne du Risorgimento italien. se défend pourtant de faire ici une transcription contemporaine, même si certaines références explicites (outre celle citée plus haut) aux actuels confits syriens, à la question des migrants en Europe ou aux interrogations sur l’identité de l’actuel ambassadeur de la Palestine à l’UNESCO, ponctuent cette mise en scène riche d’informations et d’idées. La metteuse en scène, assumant ce foisonnement, utilise ces renvois connus de tous comme des ponctuations ou des accroches pour mener à bien un discours particulièrement abondant. C’est aussi cela, la force d’un spectacle : sentir qu’une seule représentation ne suffit pas à comprendre tous les tenants et aboutissants du propos, s’interroger quelques jours après, se remémorer les différents éléments qui composent cette proposition et espérer revoir ce travail pour mieux l’appréhender et découvrir des détails qui nous avaient échappé. Se poser des questions sur cet opéra, pourtant si connu et si représenté, c’est aussi prendre du recul sur notre perception de ces sujets résolument modernes.

Le regard occidental sur des conflits armés à des milliers de kilomètres, la manière dont les médias traitent en live l’actualité en temps réel, la brouillant et la rendant encore plus éloignée de nous, telle une fenêtre tronquée sur un monde déshumanisé et dépossédé de sens, les contradictions et les manipulations d’un pouvoir et d’une représentation politique que les images sont loin de décoder, la folie meurtrière du terrorisme… tel est ici le propos. C’est donc par le biais de l’image, qu’elle soit vidéo de propagande envoyée sur le net et relayée à la télévision, interviews de leaders politiques, caméras de surveillance ou témoignages filmés par des téléphones portables, journal télévisé, que l’essentiel de ce propos se diffuse dans la salle grâce à la précision millimétrique des vidéos de Baptiste Klein et une direction d’acteurs singulièrement minutieuse. Le « D’Egitto là su i lidi » de Zaccaria est déroutant lorsque l’on comprend que les protagonistes s’adresseront plus fréquemment aux caméras qu’à la salle. C’est ensuite pleinement intégré, une fois que l’on s’imprègne de cette mise en scène et de ce que Marie-Ève Signeyrole souhaite y relayer.

Mais cette proposition fonctionne aussi grâce à la qualité du plateau, et cela dès la chorégraphie résolument moderne et symbolique de à l’ouverture, à laquelle s’enchaîne la saisissante puissance du premier chœur « Gli arredi festivi giù cadana infranti » portée par les excellents choristes de l’Opéra de Lille et de Dijon qui assument sans failles les nombreux chœurs de l’ouvrage, frénétiques et spectaculaires pour les uns (« Lo vedeste ? Fulminando »), immobiles et recueillis pour les autres (« Va, pensiero », « Immenso Jehovah »). Véritables acteurs de l’action et ayant un beau rôle dans la dramaturgie, ils déploient une présence scénique solide pour soutenir au mieux les émotions véhiculées par les solistes ; ceux-ci composent une distribution cohérente et agréablement homogène, des trois principaux protagonistes (Nabucco, Abigaille et Zaccaria) à l’ensemble des seconds rôles.

Nabucco 2
Dans le rôle de Zaccaria, répond à cette agitation orageuse par une cantilène ample et noble, et une cabalette d’une sauvage virilité. Même si sa voix manque quelque peu de profondeur, sans être dépourvue d’autorité et d’aura, la basse fait évoluer finement son personnage, tout autant dans sa prière au deuxième acte qu’en prophétisant la chute de Babylone à l’acte III. C’est avec fureur que incarne la fille illégitime du roi de Babylone, Abigaille, rôle réputé meurtrier. De son récitatif aux sauts d’intervalles vertigineux, à sa cantilène aux délicates parures suivie d’une cabalette guerrière, le timbre ferme de la soprano s’impose avec une belle détermination et un charisme affirmé que l’artiste met à profit pour railler ses interlocuteurs lors des nombreux ensembles auxquels elle intervient, et imposer sa suprématie à Babylone comme sur scène. Sur grand écran, la folie de Nabucco brille dans le regard frénétique de et dans la voix ample et affirmée du baryton qui sait agrémenter son incarnation par une vulnérabilité vibrante et expressive dans son ultime prière au « Dieu de Juda ».

Sous la direction de , l’ déploie avec brio l’explosion créatrice verdienne dans toute sa diversité et son clinquant (les cuivres) comme dans sa subtilité (les violoncelles), ciselant chaque phrase sans renoncer à marquer les contrastes, tout cela dans une parfaite maîtrise de la temporalité pour instaurer la solennité nécessaire de la partition.

Crédits photographiques : © Frédéric Lovino

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