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Triptyque Schoenberg-Weill à l’Opéra national du Rhin

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 26-V-2018. Kurt Weill (1900-1950) : Mahagonny – Ein Songspiel et Les Sept péchés capitaux, ballet chanté en un prologue et sept tableaux, sur un livret de Bertolt Brecht ; Arnold Schoenberg (1874-1951) : Pierrot Lunaire, Trois fois sept poèmes d’après Albert Giraud, pour voix et cinq instrumentistes. Mise en scène : David Pountney (avec la collaboration d’Amir Hosseinpour pour Pierrot Lunaire). Chorégraphie : Amir Hosseinpour (Mahagonny – Ein Songspiel et Pierrot Lunaire), Beate Vollack (Les Sept Péchés capitaux). Décors et costumes : Marie-Jeanne Lecca. Lumières : Fabrice Kebour. Avec : Roger Honeywell, Charlie ; Stefan Sbonnik, Billy ; Antoine Foulon, Bobby ; Patrick Blackwell, Jimmy ; Lenneke Ruiten, Jessie ; Lauren Michelle, Bessie ; Wendy Tadrous, Danseuse (Mahagonny – Ein Songspiel). Lenneke Ruiten / Lauren Michelle, Soprano ; Wendy Tadrous, Danseuse ; Roger Honeywell, Stefan Sbonnik, Antoine Foulon et Patrick Blackwell, Acteurs (Pierrot Lunaire). Lenneke Ruiten / Lauren Michelle, Anna ; Wendy Tadrous, Anna danseuse ; Roger Honeywell, Père ; Stefan Sbonnik, Frère ; Antoine Foulon, Frère ; Patrick Blackwell, Mère (Les Sept Péchés capitaux). Ballet de l’Opéra national du Rhin. Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Roland Kluttig

Les Sept Péchés capitaux.Retour de à l’Opéra national du Rhin, avec un envoûtant spectacle regroupant trois œuvres phares de l’Entre-deux-guerres. Onirisme, violence et humour constituent le fil rouge d’une soirée destinée à évoquer l’Europe des années 20, écartelée entre désir de jouissance et angoisse face à un univers en pleine déroute.

Diamétralement opposés par leurs choix esthétiques et leur langage musical, Schoenberg et Weill n’en sont pas moins historiquement unis par des parcours et des histoires parallèles. Tous deux issus des milieux avant-gardistes berlinois de l’entre-deux-guerres, tous deux considérés par le régime nazi comme des compositeurs « décadents » auteurs de « musiques dégénérés », tous deux émigrés aux États-Unis, ils proposent à l’univers à la dérive qu’ils traversent des solutions musicales radicalement différentes, qui pourtant se rejoignent dans l’univers du cabaret que l’un et l’autre affectionnent. L’idée de présenter lors de la même soirée, dans une forme de continuum, des ouvrages aussi contrastés que Pierrot Lunaire (1912), Mahagonny – Ein Songspiel (1927) et Les Sept Péchés capitaux (1933) relève donc d’un passionnant et stimulant défi. Pari pleinement réussi à en croire l’enthousiasme bien justifié du public, même si le fait d’intercaler l’ouvrage de Schoenberg entre deux pans de Mahagonny ne paraît pas de la plus grande pertinence. L’absence de narrativité des deux pièces, privées l’une comme l’autre du récit linéaire hérité de la tradition, justifie néanmoins une telle juxtaposition.

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C’est donc comme une succession de scènes poétiques, de tableaux scéniques brillants et de numéros équivoques que se déroule le spectacle, unifié non seulement par des thématiques communes – l’exil, l’aliénation, le rêve – mais également par une scénographie unique, par des costumes interchangeables et par une distribution que l’on retrouve dans les trois ouvrages. Les deux personnages de Mahagonny, Jessie et Bessie, se partagent ainsi les lignes vocales de Pierrot Lunaire, de même que celles d’Anna I dans Les Sept péchés capitaux ; c’est à la danseuse que revient la tâche de représenter Anna II. Parallèlement, les membres de la famille de Louisiane se retrouvent sous les traits des personnages interlopes de Mahagonny, ainsi que sous ceux de simples figurants dans Pierrot. La beauté des éclairages, la fonctionnalité d’un décor qui permet lors de la première partie de loger la totalité des instrumentistes, l’intégration parfaite de la danse à une action rondement menée, créent un spectacle parfaitement rythmé et ne souffrant aucun temps mort, constitué d’une série de scènes et saynètes saisissantes, empreintes tour à tour d’une indicible poésie ou d’une insoutenable violence (le viol d’Anna par son père, par exemple, ou encore le massacre lors de l’épilogue). Évoquant tour à tour le dadaïsme et le surréalisme, le théâtre populaire et la commedia dell’arte, le monde du jazz et celui du cabaret, expérimentant toutes les formes du Sprechgesang, ce spectacle riche et foisonnant est tout à fait à l’image de la période trouble qui a vu la création des trois ouvrages représentés.

En deuxième partie, la trame narrative plus lisible et plus traditionnelle des Sept péchés capitaux – aspect que renforce encore le choix « classique » de la version pour orchestre symphonique – propose au spectateur une fin de soirée plus « confortable », en dépit d’un dénouement glaçant qui marque ironiquement le retour à l’univers petit bourgeois de certains protagonistes. Un spectacle étonnant, d’une grande modernité et d’une infinie richesse.

Avec une distribution triée sur le volet, la partie musicale est à la hauteur de la réalisation scénique. Dotées de moyens vocaux et de physiques très différents, et font merveille dans leurs différentes incarnations. Au soprano lyrique de la première, parfois un peu raide, fait écho la voix plus dramatique mais plus pulpeuse de la deuxième. Leurs interventions sont complétées de la danse de . Du quatuor masculin, parfaitement cohérent, se détache la belle voix de basse de , impayable physiquement dans le rôle de la Mère des Sept péchés capitaux. Ses trois comparses sont eux aussi excellents scéniquement et musicalement. Sur scène ou dans la fosse, l’ placé sous la baguette attentive de distille avec délectation des sonorités envoûtantes et capiteuses dans leurs audaces, dérangeantes et déroutantes dans leur modernité.

Crédit photographique : © Klara Beck

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