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Une Carmen haute-couture s’invite à Berne

La Scène, Opéra, Opéras

Berne. Stadttheater. 26-V-2018. Georges Bizet : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy sur le roman éponyme de Prosper Mérimée. Mise en scène : Stephan Märki. Décors et costumes : Philipp Fürhofer. Lumières : Bernd Purkrabek. Assistant mise en scène et chorégraphie : Tabea Martin, Chris Comtesse. Vidéo : Fabian Chiquet. Dramaturgie : Xavier Zuber. Avec Claude Eichenberger, Carmen ; Xavier Moreno, Don José ; Jordan Shanahan, Escamillo ; Andries Cloete, Le Remendado ; Nazariy Sadivskyy, Le Dancaïre ; Young Kwon, Zuniga ; Evgenia Grekova, Micaëla ; Lilian Farahani, Frasquita ; Eleonora Vacchi, Mercédès ; Carl Rumstadt, Moralès ; Winston Ricardo Arnon, Joker (danseur). Chœur du Konzert Theater Bern (Chef des chœurs : Zsolt Czetner) ; Ballet du Konzert Theater Bern ; Chœur d’enfants Singschule Köniz ; Berner Symphonieorchester, direction : Mario Venzago

Carmen.01Déconcertante production de Carmen de , la déconstruction des personnages traditionnels de Prosper Mérimée s’étant infiltrée dans une mise en scène peu convaincante.

Tout le monde est content. (Carmen) qui a pu chanter L’amour est un oiseau rebelle et Sur les remparts de Séville, ces refrains mythiques pour la carrière d’une mezzo-soprano dont le talent trop longtemps ignoré se voit enfin confier le rôle d’entre les rôles, quand bien même elle semble manquer du mordant vocal nécessaire à l’esprit du personnage. (Don José) qui a pu envoyer son La fleur que tu m’avais jetée (c’était un gant de cycliste rouge !), même si on ne croit pas un seul instant au couple Don José-Carmen. Le chef d’orchestre qui a pu rajouter les éléments musicaux d’une partition redécouverte (et presque jamais jouée !) qui n’apporte rien ni à la dramaturgie, ni à la musique de l’œuvre. Et Stephan Märki, le metteur en scène, qui a pu faire de Carmen un opéra étranger à l’intrigue de Prosper Mérimée. Tout le monde est content, sauf peut-être le public qui, dans cette production, ne retrouve pas ce qu’il espérait voir et entendre de la Carmen de .

On peine à comprendre la démarche de cette mise en scène. Stephan Märki décide-t-il de montrer une anti-Carmen, comme l’ont définie quelques collègues journalistes ? Prendre un contre-pied à la Carmen traditionnelle ? Voilà qui est bien périlleux, car Carmen existe sinon par elle-même, en tous cas par ce qu’en a écrit Mérimée dans sa nouvelle, ce qu’en ont dit Henri Meilhac et Ludovic Halévy dans leur livret, et ce qu’en a composé Georges Bizet dans sa musique. En se débarrassant de la gitane populaire pour en faire un mannequin de haute-couture avec une robe pantalon blanche qu’elle ne tacherait pour rien au monde en se battant avec des cigarières, Stephan Märki passe à côté de son sujet. Et parce qu’il a décidé de raconter autre chose que l’opéra de Bizet, il perd la Carmen qu’on était venu voir chanter et mourir au nom de l’amour et de la liberté.

Dans la direction d’acteurs, on s’étonne par ailleurs de voir Carmen, une cape sur les épaules pointer le ciel d’un bras levé, à l’instar de gestes appartenant à Norma, avec à ses côtés une Micaëla/Adalgisa moulée dans une longue robe immaculée. Une Micaëla () au français très approximatif, engoncée dans une timidité craintive devant sa rivale. Qu’a-t-on voulu montrer avec le chœur de la garde montante joué par une parade de fillettes en robes blanches à volants pavanant comme des candidates d’un concours de beauté féminine des années cinquante ? Et que veut nous dire Stephan Märki quand Carmen embrasse à pleine bouche Micaëla ? Quelle signification veut-on donner à ces femmes vêtant les hommes des chemises qu’elles transportent sur leurs épaules ? Décidément, on se perd à tous les étages de la réflexion artistique.

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Si les décors et les tableaux apportent une agréable note d’esthétisme, avec de belles projections vidéo (), les costumes restent totalement inadéquats. Comme ces étonnantes cigarières en robes noires incrustées de strass. Comme une ceinture ceignant un veston ne fait pas un militaire.

Dans cette production, l’idée de la mort rôdant autour de Carmen est présente, jusqu’à l’exaspération, sous la forme du danseur noir (Joker). Coiffé d’un masque mortuaire argenté, parfois une tête de taureau à la main, il tournoie autour des protagonistes avec insistance. Sa haute stature occupe le plateau d’une omniprésence qu’on aurait aisément pu alléger sans que le public puisse en oublier le message.

Dans cette non-Carmen, on s’intéresse alors au chant. Nous l’avons vu, (Carmen) n’expose pas sa voix pour incarner la gitane. Elle reste néanmoins très attentive à une diction française qu’elle domine bien. À ses côtés, (Don José) possède le rôle vocalement, sans toutefois convaincre scéniquement. Quant aux autres protagonistes, si les chanteurs de la troupe habituelle du Konzert Theater Bern font de leur mieux dans un idiome qu’ils maîtrisent mal, (Escamillo) s’en sort assez bien dans un personnage peu abouti. On notera aussi la prestation de la soprano (Frasquita), avec l’excellente diction d’une voix claire et bien timbrée.

Depuis la fosse, le toujours jeune chef insuffle une belle énergie au chœur et à un bien préparés. À l’issue de cette huitième des treize représentations au programme, le public s’est quelque peu retenu d’applaudir avec sa générosité habituelle devant ce spectacle incertain.

Crédit photographique : © Tanja Dorendorf

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  • Michel LONCIN

    Ce n’est pas la première fois (lois s’en faut !) que l’on doit dénoncer ces « metteurs en scène » en mal « d’originalité » (ou supposée telle) !!!

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