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Multiphonies au studio 104 de la Maison de la Radio

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Maison de la Radio. Concerts Multiphonies de l’Ina-Grm. 2-VI-2018. Christian Eloy (né en 1945) : Le Chant du Bollard pour sons fixés ; Denis Dufour (né en 1953) : BlindPoint pour sons fixés (CM). Marc Baron : Musique pour bandes magnétiques (à Malcolm Morley) pour sons fixés (CM) ; Sébastien Roux : 10 canons de Vuza pour sons fixés (CM) ; Christine Groult (née en 1950) : Mi ritrovai per una selva oscura pour sons fixés (CM).

GRM JUIN_3_photo Aude Paget@Ina-OLors du week-end multiphonique au studio 104 de la Maison de la Radio, l’INA-GRM a déployé son acousmonium (orchestre de haut-parleurs) sur scène et au sein du public. Pour le dernier rendez-vous de la saison, trois soirées sont dédiées aux musiques acousmatiques et mixtes. A l’affiche du samedi soir, les cinq créations mondiales enchaînent pièces conceptuelles, voyages auriculaires et field recording.

C’est du « total field recording » (enregistrement de terrain) souligne , s’agissant du matériau du Chant du Bollard, une oeuvre puissante au large spectre qui débute le concert. Le bollard est le système coulissant verticalement sur lequel s’amarrent les bateaux dans une écluse. Il « chante » pendant la descente et la montée des eaux, lit-on dans les notes de programme. C’est ce que donne à entendre aux manettes de la console de projection. Le flux dense et coloré, souvent au seuil de la saturation, invite à une expérience d’écoute immersive.

L’entrée en matière est musclée dans BlindPoint (Angle mort), un projet aussi original que risqué mené de main de maître par le virtuose acousmate qu’est . Sa manière oscille entre l’art radiophonique (entretenant un rapport sensuel et intime avec le souffle, la voix, le rire…) et le cinéma pour l’oreille qui nous tient en haleine. La dimension narrative affleure toujours dans le labyrinthe sonore d’une trentaine de minutes où le compositeur nous entraine, sans jamais nous perdre pour autant : signaux sonores, séquences « anecdotiques », bribes de texte font sens et articulent cette trajectoire où la discontinuité est loi. Fulgurance et agilité du montage créent tout à la fois l’étrangeté et la vitalité de ce théâtre de sons émaillé d’humour dont on doit ce soir l’envergure spatiale et sonore au savoir-faire de , interprète à la console d’une oeuvre qu’il a totalement mémorisée.

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Oreilles sensibles s’abstenir (les bouchons d’oreille n’étant pas distribués à l’entrée !) s’agissant de la pièce suivante, Musique pour bandes magnétiques (à Malcolm Morley) du conceptuel Marc Baron. Bruit blanc et autres flux colorés et vigoureux sont assénés sans répit durant les six premières minutes de la pièce : « des sons établis en amont par un protocole et que je projette, explique le compositeur, adepte des machines analogiques. Desservie par ce préambule un rien provocateur, la seconde partie plus ciselée nous met à l’écoute de « l’activité sonore interne aux machines » où oscillations, boucles et vibrations intenses s’inscrivent sur une toile sonore très bruiteuse. Conceptuel lui-aussi, s’intéresse aux sons paradoxaux des canons de Vuza, une forme spécifique de canons rythmiques développée par le mathématicien Tudor Vuza. Ces canons créent pour l’auditeur une ambiguïté perceptive entre la polyphonie des lignes et la monodie qui en résulte. Les 10 canons de Vuza (parmi les 154 réalisés à ce jour par le compositeur) proposent autant de trajectoires spatiales, fixées en amont, et de variétés timbriques jouant sur des contrastes abyssaux. La tension de l’écoute est soutenue par un processus d’accélération du tempo durant les vingt minutes d’une pièce très obsessionnelle.

Avec et sa nouvelle œuvre très attendue, le concert s’achève dans l’atmosphère sombre et presque suffocante de l’Enfer de Dante. Mi ritrovai per una selva oscura (Je me retrouvai dans une forêt obscure) est le deuxième vers du Chant 1 qui sous-tend le projet poétique autant qu’onirique de la compositrice. Le flux sonore des premières minutes nous invite d’emblée à fermer les yeux pour mieux pénétrer « cette forêt épaisse, âpre à l’œil et sauvage » dont la compositrice nous communique les sensations avec autant d’intensité que de subtilité : temps suspendu, gestes abrupts, rugosité de la matière, impacts lourds et mats habitent ce huit clos chargé d’ombre où la tension monte comme celle du désir amoureux. L’espace se resserre puis se dilate à nouveau, laissant filtrer la lumière, les bruits de nature et les voix d’enfant au terme du voyage initiatique. A la console, peaufine le rendu de la matière et modèle les masses sonores avec une virtuosité et une maîtrise de son instrument qui sidèrent.

Crédits photographiques : ©  Aude Paget / INA ; © Didier Allard

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