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Derek Welton, le charme du mal

Welton-Derek-03-02Baryton-basse australien, appartient depuis 2015 à l’ensemble de la Deutsche Oper Berlin en plus d’être aujourd’hui invité dans les plus grandes salles du monde : à Bayreuth pour Klingsor depuis 2017, à Salzburg pour le comte d’Albany la même année ou bientôt au Lyric Opera of Chicago pour Pandolfe dans Cendrillon de Massenet.

« Pendant toute mon enfance en Australie, je n’avais jamais prévu d’être chanteur. […] A mes débuts en tant que baryton-basse, je n’avais jamais prévu non plus de rentrer dans un ensemble. »

ResMusica : Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, pouvez-vous nous expliquer comment êtes-vous devenu chanteur lyrique?

 : Tout d’abord, je dois préciser que pendant toute mon enfance en Australie, je n’avais jamais prévu d’être chanteur. J’ai d’abord étudié la linguistique et l’allemand avant de prendre des cours privés à la Guildhall School lorsque je suis arrivé à Londres. A mes débuts en tant que baryton-basse, je n’avais jamais prévu non plus de rentrer dans un ensemble. Mais même si à l’époque j’obtenais surtout des contrats pour du baroque, mon agent a pensé que j’étais fait pour chanter des rôles plus lourds. Malheureusement, aujourd’hui, j’ai laissé de côté le répertoire baroque, même si j’étais encore présent cette saison dans un concert Haendel et dans une Passion de Bach il y a deux ans.

Chanter des rôles plus lourds ne devait pas non plus m’imposer de commencer trop vite avec Wotan ou Sachs, donc, mon agent m’a proposé d’entrer dans un très bon ensemble dans lequel je pourrais apprendre de nombreux rôles tout en développant ma voix et en pouvant refuser des parties dangereuses pour ma tessiture, ce qui est moins simple dans de plus petits opéras, où à l’inverse, on monte plus facilement vers de grands rôles sans qu’ils nous soient toujours parfaitement adaptés.

RM : Vous êtes donc entré à la Deutsche Oper Berlin en 2015 ?

DW : Après réflexion, j’ai adhéré à l’idée d’entrer dans un ensemble, et aujourd’hui je pense que cela a été une vraie chance d’intégrer cette maison. En effet, même si c’est l’un des meilleurs opéras du monde, faire partie de cet ensemble ne relègue pas pour autant à ne chanter que les rôles mineurs. A cela, il faut ajouter une qualité très élevée et un répertoire extrêmement développé, qui donnent l’opportunité de chanter non seulement dans de nombreuses langues, mais même en allemand sur des raretés comme dans Ägyptische Helena de Strauss par exemple.

Et enfin, comparée à de nombreuses salles qui considèrent vraiment les chanteurs de troupe comme devant être très présents dans la saison, la Deutsche Oper permet des engagements ailleurs. La direction considère que c’est une opportunité pour ses chanteurs. Elle s’arrange donc pour nous libérer si besoin, ce qui est à mon avis très intelligent, car laisser aux artistes l’opportunité de se faire un nom à l’international permet ensuite, lorsqu’ils reviennent dans les productions berlinoises, de créer plus d’aura autour de ces spectacles, même lors de simples reprises du répertoire. Nous verrons comment cela évoluera pour moi, mais rester encore dans l’ensemble tout en développant les contrats invités me plairait beaucoup.

Welton Wunder HelianeRM : Vous avez évoquez le large répertoire germanique, pouvons nous revenir à la magnifique production de Das Wunder der Heliane de Korngold dans laquelle vous étiez le Portier?

DW : J’apprécie beaucoup cette musique ainsi que ce livret, certes complexes, mais très incertains. Travailler avec Christoph Loy a été surtout une grande découverte ; j’ai compris ce que j’avais entendu sur lui quant à la qualité de son travail avec les chanteurs et sa capacité à stimuler et à laisser les artistes exprimer le meilleur d’eux-mêmes. Lorsque je repense à ce qui est arrivé dans cette production, c’est absolument merveilleux et d’une intimité rare, en plus de rester très réaliste malgré toute la partie psychologique et énigmatique du livret.

Nous étions véritablement dans une dichotomie entre le bien et le mal, où le personnage du Portier que je jouais a véritablement un rôle d’observateur. Même si c’est le cinquième rôle, j’étais omniprésent en scène. Cela a vraiment été l’une des plus belles expériences d’opéra que j’ai eu jusqu’à aujourd’hui.

RM : Vous avez aussi abordé des rôles comme celui de Zacharie dans Le Prophète ou le Comte de Saint-Bris dans Les Huguenots de Meyerbeer récemment. Pour autant, vous pourriez chanter déjà des parties encore plus importantes ?

DW : Oui, mais je pense que c’est plus sûr pour ma voix pour le moment. Depuis quatre ans, j’ai été Klingsor régulièrement, et c’est un rôle dangereux car tendu. Puis j’ai pris Wotan l’an passé, pour le moment juste celui de Rheingold. Si je chantais en permanence ces rôles à l’âge de trente-cinq ans, cela serait risqué, alors que mixer avec de plus petits rôles comme celui de Monterrone en mai par exemple est excellent pour garder en souplesse et protéger ma voix.

En plus, un rôle comme Monterrone, malgré sa taille, a tout de même une importance dans Rigoletto ; il ne doit pas être bâclé. C’est un rôle stressant car il faut être en scène pendant un long moment avant de chanter, ce qui peut être beaucoup plus perturbant que de tenir un rôle long pendant lequel il n’y a pas autant de temps pour se poser des questions avant d’intervenir. C’est comme le Premier Nazaréen dans Salomé, pour moi, ce rôle est pire que celui de Jochanaan.

« Pour garder sa voix, il faut mélanger les rôles non seulement en taille, mais aussi en langue. »

RM : En quelle langue souhaitez-vous pour le moment chanter, car on vous a entendu en anglais, allemand, français, tchèque et italien, mais pas encore dans le répertoire russe par exemple ?

DW : Comme je le disais en préambule, j’ai commencé par étudier la linguistique avant la musique, j’ai donc clairement une logique d’apprentissage du langage qui ne nécessite pas forcément de comprendre, mais avant tout d’analyser le son. Bien sûr, je lis le texte et les explications autour pour savoir ce que je dis et adapter le jeu de scène, mais lire avant tout des écrits sur la phonétique tchèque ou russe va davantage m’aider à chanter et prononcer les bons mots dans ces langues, même si je n’en ai pas une compréhension littérale.

Évidemment, chanter anglais ou allemand est plus aisé, ensuite l’italien et le français aussi car je comprends ce que je dis. Mais en travaillant, je peux vraiment m’attaquer sans peur à tous les répertoires, même si finalement, le russe, qui semblerait fait pour ma voix, dispose surtout de rôles plus haut comme Oneguine, ou plus bas comme Gremin, ou bien pour des basses très graves comme Boris. Aujourd’hui, je suis véritablement un baryton-basse, donc pour toucher au plus grands rôles chez Verdi par exemple, je dois globalement choisir d’évoluer dans un sens ou dans l’autre. En ce moment, un rôle parfait pour moi est par exemple plus celui de Pandolfe dans Cendrillon de Massenet, que je vais prendre à Chicago prochainement.

Et puis je crois que pour garder sa voix, il faut mélanger les rôles non seulement en taille, mais aussi en langue. Vous parliez de Zacharie dans Le Prophète pour lequel j’ai tout de suite accepté, mais c’est la première fois que je chantais si bas. Je n’étais clairement pas dans ma zone de confort. Sauf que c’est aussi un rôle lyrique, ce qui est très bon, et vient contrebalancer Klingsor ou le Héraut de Lohengrin, pour lesquels il faut beaucoup plus forcer.

Welton Parsifal Bayreuth
RM : Vous évoquez la tension vocale d’un rôle comme Klingsor. Pourtant, ici aussi, vous semblez vouloir l’assouplir par rapport à d’autres, même dans une production comme celle de Berlin où il est représenté en sorcier indien. Cherchez vous à créer quelque chose de personnel dans chaque personnage ?

DW : Il est vrai que même pour Klingsor, je cherche quelque chose de beaucoup plus lyrique que beaucoup de chanteurs que j’ai pu entendre. Avec un tel rôle, je questionne aussi la nature de l’enfer, car beaucoup pensent que chanter le mal consiste à chanter avec violence et dureté, or je pense justement que les gens vraiment mauvais sont bien plus dangereux s’ils semblent charmants.

A Berlin, Klingsor est clairement un magicien de magie noire, inspiré par le grand prêtre Mola Ram du film Indiana Jones et le Temple Maudit. Mais je tente tout de même de lui apporter la douleur que Wagner a voulu y mettre. C’est un homme profondément marqué et triste, il est donc intéressant de ne pas juste le traiter comme un être dur et mauvais. Et puis j’apporte à ce rôle la voix que j’ai à l’âge que j’ai, évidemment, mon interprétation évoluera avec l’âge et la couleur de ma voix.

RM : Vous tenez également ce rôle à Bayreuth depuis l’été dernier, comment cela s’est fait ?

DW : Un peu par hasard ! En 2013, j’ai été recommandé par Evamaria Wieser, mais nous n’avons pu trouver une date pour nous voir avant 2016, puis une audition en 2017, qui a conduit à devenir Klingsor normalement pour 2018 et 2019. Entre temps, malheureusement, Gerd Grochowski est décédé. Je suis par conséquence arrivé dès 2017, ce qui n’était pas le plus simple car j’alternais en plus avec Salzbourg où je chantais à la même période dans la production de Lear.

Je pense aussi que le fait d’avoir rencontré Thielemann tôt dans ma carrière a fait qu’ils m’ont appelé, car dès 2011 j’ai eu l’occasion de couvrir des rôles dans le cas où un chanteur tomberait malade à Salzbourg, et cette année-là, je couvrais Geisterbote du Frau ohne Schatten de Thielemann. Normalement, c’est vraiment une sécurité qui ne nécessite même pas un test grandeur nature, mais comme Thomas Johannes Mayer est tombé malade, on m’a sérieusement fait chanter ce rôle au cas où, et très rapidement, Thielemann m’a proposé un autre rôle : celui de Gralsritter quand il a fallu reprendre le Parsifal annulé par les Berliner à Salzbourg à Pâques en 2013.

RM : Vous évoquiez le fait de devoir choisir de monter ou descendre pour prendre certains rôles, vers où pensez-vous aller dans les prochaines années ?

DW : Il est évident que je suis baryton-basse dans le vrai sens du terme, donc ni vraiment basse ni vraiment baryton. Bien sûr, je vais en profiter pour chanter tous les Wotan, incluant le Wanderer. Hans Sachs plus tard m’intéresserait énormément, et j’ai des projets pour certains rôles straussiens, pas pour Mandryka que j’ai refusé car je trouve ce rôle trop dangereux pour le moment, mais Orest dans quelques années et Jochanaan.

Parmi les rôles français, celui qui me fascine le plus est Golaud, qui en plus est pour moi le rôle le plus intéressant et le plus complexe de l’opéra de Debussy. Quant au développement de ma voix pour le moment, je préfèrerais aller vers Kurwenal plutôt que vers Marke, même si je peux avoir les notes pour les deux. Je ne crois pas avoir aujourd’hui la couleur d’un Marke, mais peut-être avec le temps, qui sait ?

Crédits photographiques : Image de une et portrait © Simon Pauly ; Derek Welton dans Das Wunder der Heliane de Korngold © Monika Rittershaus ; Derek Welton à Bayreuth © Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

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