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Le mythe anéanti de Don Giovanni à Genève

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Théâtre des Nations. 2-VI-2018. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : David Bösch. Costumes : Bettina Walter. Décors : Falko Hérold. Lumières : Michael Bauer. Avec : Franco Pomponi, Don Giovanni ; Patricia Ciofi, Donna Anna ; Ramón Vargas, Don Ottavio ; Thorsten Grümbel, Il Commendatore ; Myrtò Papatanasiu, Donna Elvira ; David Stout, Leporello ; Michael Adams, Masetto ; Mary Feminear, Zerlina. Chœur du Grand Théâtre de Genève (direction : Alan Woodbridge). Orchestre de la Suisse Romande. Direction : Stefan Soltesz

DonGiovanni.01Gros succès public de cette nouvelle production du Don Giovanni de Mozart, plus conquis par l’œuvre mozartienne que par l’expression scénique du mythe du séducteur libertin.

Dans l’esprit du XVIIIe siècle, dans celui de Mozart et de son librettiste Lorenzo Da Ponte, le mythe de Don Giovanni s’apparente à un séducteur, un seigneur espagnol, un libertin sensuel. Un homme épris de liberté(s) qui, parce qu’il tue le père d’une de ses innombrables conquêtes, paiera ce sacrilège de sa vie. En s’arrêtant à ce principe, on ne peut pas adhérer à la vision qu’en offre le metteur en scène sur la scène du Théâtre des Nations à Genève. En effet, son Don Giovanni est un loubard excité, buveur et drogué. Un personnage bien loin du seigneur dont Donna Anna veut le salut dans la repentance. Dans sa transposition de l’intrigue dans les années cinquante, on ne peut que douter du succès d’un tel « séducteur » même si le blouson noir fait penser à Marlon Brando, un séducteur à sa manière. Peut-être, mais Marlon Brando était… Marlon Brando !

Toutefois, avec , on se plaît à souligner ses capacités de direction d’acteurs – on se souvient de son enthousiasmant et déjanté Cosi fan Tutte sur cette même scène en juin de l’an dernier. Des qualités de direction d’acteurs qui l’ont porté à appuyer son propos à partir du titulaire du rôle-titre, le baryton Simon Keenlyside qui, outre d’être un habitué du rôle (il le chante depuis plus de trente ans) possède un caractère empreint de noblesse naturelle parfaite pour le rôle. Mais, à la deuxième représentation, souffrant, Simon Keenlyside a dû céder sa place à . Heureusement, le baryton américain avait fait plusieurs répétitions de cette production ce qui lui a permis d’assurer la représentation de manière correcte. Toutefois, , chanteur plus direct, plus musclé, ne possède pas les mêmes qualités que son collègue. Dans ces conditions, le remplaçant ne pouvait être totalement à l’aise dans une histoire qu’on n’avait pas construite autour de sa personnalité. Rendons cependant hommage à sa prestation plus qu’honnête. Sa voix rythmée par un orchestre jouant souvent de manière saccadée n’a très probablement pas pu exprimer la noblesse aristocratique que révèle la partition. Son Don Giovanni s’est alors révélé tant vocalement que scéniquement plus fruste qu’attendu. Il faut dire que l’ambiance créée autour des personnages n’est pas particulièrement inspirante à la beauté.

Dans le décor d’un théâtre délabré où poussent de hautes herbes, quelques fauteuils de bois voisinent avec des caisses de champagne, sur le fond, un tréteau. Tout est gris, sale et sombre : étrange milieu pour traiter cette intrigue.

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L’absence de Simon Keenlyside semble avoir pour effet de souvent déstabiliser une partie de la distribution. Ainsi, le couple Donna Anna-Don Giovanni peine à fonctionner par le manque de passion de (Donna Anna) pour ce Don Giovanni moins séduisant. Une qui souffre d’une vocalité souvent défaillante au niveau du registre grave qu’elle parle plus qu’elle ne le chante. De même, le traitement marginal que fait le metteur en scène de Donna Elvira () laisse un peu dans l’ombre un personnage normalement très haut en couleurs. Pourtant, la soprano grecque, même si elle manque d’un peu de puissance vocale, est une belle mozartienne qui plus est, et montre d’excellentes capacités d’actrice.

Cette déstabilisation ne semble pourtant pas avoir prise sur (Zerlina). La soprano américaine en résidence au Grand Théâtre de Genève offre le moment le plus émouvant de cette soirée avec un extraordinaire Batti, batti, o bel Masetto empreint d’une grâce peu commune. La fraîcheur du ton, la diction, l’intention théâtrale, la musicalité, l’esprit, tout est présent dans ces instants de véritable émotion artistique. Dans ces quelques minutes de chant, nous confirme les raisons qu’aurait un spectateur d’aller à l’opéra.

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Dans cette belle distribution, la figure de (Don Ottavio) attire les lyricomanes. Ténor essentiellement verdien, il est intéressant à retrouver dans un répertoire qu’il aborde rarement (on lui connaît un Don Ottavio au Met en octobre 2011 et un autre en 2008 à Covent Garden). À Genève, en faisant une entorse à la version de Prague, il chante Il mio tesoro (au lieu du traditionnel Dalla sua pace) avec une aisance déconcertante chez un chanteur habitué à un répertoire beaucoup plus lourd. Coincé dans un costume trop serré aux entournures, des lunettes à gros verres lui donnant l’allure d’un yakuza, il fait un Don Ottavio caricatural à souhait, et son duo final avec Donna Anna est un petit bijou de théâtre. Ne serait-ce qu’à la tête que fait Don Ottavio quand Donna Anna lui dit d’attendre encore une année avant leur mariage.

Avec (Leporello), on aurait aimé un serviteur de Don Giovanni un peu plus dévoyé. Il paraît bien trop sage face à l’excitation de son maître. Mais, après un début timide rendant le fameux « air du catalogue » un peu terne, il prend confiance et termine l’opéra brillamment. Bon acteur, il mériterait d’être vocalement plus audacieux. Quand résonnent les accords annonçant l’arrivée du spectre du Commandeur, la basse (Il Commendatore) manque encore d’amplitude pour imprimer le rôle de son empreinte. Reste que la voix est belle, le phrasé intelligible (ce qui n’est pas donné à toutes les basses profondes !). On reste par contre sur sa faim avec le baryton (Masetto) dont la diction laisse beaucoup à désirer.

Dans la fosse, l’ est souvent chatoyant, mais la direction de déçoit avec de nombreux décalages entre les pupitres et avec le plateau. Nul doute que ces problèmes seront corrigés dès les prochaines représentations.

Crédit photographique : (Photos de la Première) © Carole Parodi

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