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GerMANIA à Lyon, le requiem des âmes ruinées

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon. Opéra. 4-VI-2018. Alexander Raskatov (né en 1953) : GerMANIA, opéra en deux actes et dix scènes, sur un livret du compositeur d’après Germania Mort à Berlin et Germania 3 Les Spectres du Mort-homme de Heiner Müller. Mise en scène : John Fulljames. Décor : Magda Willi. Costumes : Wojciech Dziedzic. Lumières : Carsten Sander. Vidéo : Will Duke. Avec : Sophie Desmars, Dame 1, Femme du prisonnier allemand, Frau Hauptmann ; Elena Vassilieva, Dame 2, Anna, Frau Weigel ; Mairam Sokolova, Dame 3, Frau Kilian ; Andrew Watts, Soldat allemand 3, Cremer, Voix du garçon ; Karl Laquit, Géant rose ; James Kryshak, Hitler ; Alexandre Pradier, Soldat allemand 2, Lieutenant, Criminel russe 1 ; Michael Gniffke, Thälmann, Soldat allemand 1, Trübner ; Boram Kim, Officier allemand 1, Capitaine, Prisonnier allemand ; Ville Rusanen, Ulbricht, Officier allemand 2, Général, Goebbels, Criminel russe 2, Voix du poète ; Piotr Micinski, Soldat russe 1, SS, Kapo ; Timothy Murphy, Soldat russe 2, Travailleur 2 ; Gennadi Bezzubenkov, Staline, Travailleur 1, Voix de Gagarine ; Didier Roussel, Soldat russe 3, Haut-parleur 1 ; Brian Bruce, Haut-parleur 2 ; Gaëtan Guilmin, Fugitif, Rattenhuber (parlés). Chœur (chef de chœur : Karine Locatelli), studio et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Alejo Pérez.

OperGerMANIA38_copyrightStoflethLa formidable réussite de GerMANIA doit autant à l’inspiration indiscutable de la partition d’ qu’à celle de la mise en scène de . Les chanteurs suivent. Les spectateurs aussi, qui, au soir de cette dernière représentation, acclament le compositeur.

L’Opéra de Lyon avait révélé le nom d’Alexander Raskatov avec la création française, en 2014, de son premier opéra achevé Cœur de chien. Le succès a encouragé Serge Dorny à passer commande de GerMANIA au compositeur russe installé en France depuis 2009. Raskatov s’empare avec maestria de deux pièces de théâtre, qu’il condense lui-même, du grand dramaturge allemand  : Germania 1 Mort à Berlin et Germania 3 Les Spectres du Mort-homme (pas de Germania 2, probablement, de la part de Müller, « une malice pour occuper les commentateurs universitaires », avance son traducteur Jean Jourdheuil).

Né à Moscou en 1953, l’année de la mort de Staline, ayant délaissé son pays natal pour l’Allemagne en 1994, le compositeur russe est l’homme providentiel pour un scénario dont les funestes balises encombrent toutes les mémoires : Stalingrad, Kremlin, Bunker, Hitler, Staline, Auschwitz, Mur de Berlin… GerMANIA survole effectivement (ce qu’indique bien la vidéo initiale de type « vu du ciel ») l’histoire de l’Allemagne depuis 1945, à la façon des scènes dramatiques de Pouchkine architecturant l’Eugène Onéguine de Tchaïkovski. C’est l’histoire répétitive de l’homme prompt à la soumission aux pires créatures de son espèce. Si Müller n’était pas décédé en 1996, un an après une visite fameuse à Verdun où ses propos sans concession sur la guerre soulevèrent l’indignation de la frange commémorative de nos compatriotes, il y a fort à parier que le retour actuel de certains partis radicaux, même en Allemagne, lui aurait fourni matière à compléter la saga Germania. Raskatov dédie donc son nouvel opéra (1 heure 45 sans entracte) « à la mémoire de toutes les âmes ruinées » par des malades qui s’ingénient à mettre la planète à feu et à sang, animés du seul credo glaçant, énoncé par Staline à De Gaulle en 1944 : « Après tout, il n’y a que la mort qui gagne. »

Question folie viriliste, on croyait avoir tout entendu avec Les Soldats de Zimmermann. Staline et Hitler, ex æquo sur le podium de Raskatov (où l’on entonne aussi « Heil Staline ! »), sont, non pas les héros de son opéra, ce serait leur faire beaucoup d’honneur (même si Hitler hante les planches pour la seconde fois, consécutive à ses débuts fracassants dans le Wahnfried de Dorman à Karlsruhe en 2017), mais deux personnages parmi les quarante rôles tous mémorables de la distribution. De leur délire morbide (invraisemblable lamentation d’Hitler accusant les Juifs d’avoir fait son malheur !) dépend bien sûr le malheur de tous. Le « plus jamais ça » de l’après-guerre semblant aujourd’hui se diluer dans les affres de l’actualité, l’opéra de Raskatov, dénué de tout didactisme, constitue une des pièces-maîtresses du devoir de mémoire récurrent auquel l’humanité semble condamnée, légère et oublieuse comme elle est de l’avertissement pourtant limpide de George Santayana : « Celui qui ne se souvient pas de son passé est condamné à le revivre . »

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La musique de Raskatov, chantée (ou éructée) en allemand et en russe, bien qu’elle les utilise à peu près tous, transcende les poncifs de la musique que l’on disait naguère contemporaine. La force de poigne de son premier accord, ses ostinatos, son instrumentarium richissime (notamment une véritable folie percussive), le fracas somptueux de ses cuivres (présence wagnérienne obligée avec Wagner tuben installés en invités de luxe au dernier balcon, érigé en « mirador »), ses soudaines implorations compassionnelles, le silence cosmique de ses dernières mesures, ne souffrent pas les arguties. Les tableaux très lisibles de cet effroyable feuilleton malmènent le spectateur entre haut-le-cœur et prégnante émotion. La baguette d’ fait de la fosse un charnier de supplications, hissant avec aplomb l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, précis et spectaculaire, à la hauteur savante d’une musique colorée et virtuose, toujours captivante.

Dans cet univers forcément masculin, il y a, comme dans La Flûte enchantée, trois dames. Au sein de ce trio essentiel et très bien distribué, les coloratures insensées et jamais gratuites de la première (merveilleuse ) collent au sujet. Prolongeant la sémantique de l’œuvre, Staline, une basse octaviste, vient de Russie (), Hitler, évidemment « ténor bouffe hystérique », est envoyé par Berlin (l’Américain ), les graves abyssaux de l’un et les aigus d’orfraie de l’autre s’entre-ridiculisant à loisir. D’une distribution sans point faible (chœur masculin compris), on retient également les belles apparitions d’, le Géant rose de ainsi que et en répliques du Capitaine et du docteur de Wozzeck.

La mise en scène de , d’une lisibilité idoine, atteint son but initial, qui est de « transformer une histoire de souffrance en un récit de mémoire : la promesse de ne pas oublier, le serment de construire un monde différent. » L’horizontalité d’un plateau tournant dialogue avec la verticalité d’un rideau de scène jouant avec les formats cinématographiques et indiquant les sous-titres et les lieux de l’action. Le disque du plateau offre au regard une montagne de vêtements pétrifiés dans la terre, métaphore de tous les paysages guerriers, de laquelle émergent des corps suppliciés. Sculpté par des lumières sublimes, des fumigènes gracieux, une chute de neige d’une grande beauté, le rougeoiement inespéré d’un champ de fleurs, cet espace unique disparaît au finale dans le cosmos. L’on prend enfin de la hauteur vis à vis d’un monde aussi inhumain, avec la magnifique image, sur le dixième et ultime tableau (Auschwitz Requiem), d’un cosmonaute en apesanteur devant la Planète bleue tournoyant au loin. Le rideau de scène, qui redescend lentement, duplique le constat de Gagarine : « Sombre est l’espace. Très sombre ». Une soirée vraiment marquante.

Crédits photographiques : © Stofleth

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