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Soirée inaugurale du festival Manifeste de l’Ircam

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital, Spectacles divers

Paris. Festival Manifeste. 6-VI-2018
20h. Centre Pompidou, Grande salle. Georges Aperghis (né en 1945) : Thinking Things, spectacle pour quatre interprètes, extensions robotiques, vidéo, lumière et électronique. Mise en scène, Georges Aperghis ; création vidéo, conception et programmation des robots, Pierre Nouvel ; scénographie, création lumière, Daniel Levy ; réalisation informatique musicale Ircam, Olivier Pasquet. Richard Dubelski, Donatienne Michel-Dansac, Lionel Peintre, Johanne Saunier, voix.
22h30. Église Saint-Merry. Rebecca Saunders (née en 1967) : fury ; György Kurtág (né en 1926) : Jelek, játékok és üzenetek (extraits) ; Georges Aperghis (né en 1945) : Obstinate ; Helmut Lachenmann (né en 1935) : Toccatina ; Sebastian Rivas (né en 1975) : We must (création mondiale). Florentin Ginot, contrebasse ; Olivier Defrocourt, scénographie, construction ; Marie-Hélène Pinon, création lumière ; réalisation informatique musical Ircam, Sébastien Naves

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Musique et dispositif scénique, création lumière et informatique musicale sont au rendez-vous du festival Manifeste dont la soirée inaugurale se déroule en deux temps, avec le nouveau spectacle Thinking Things de au Centre Pompidou et le concert/performance de et ses trois contrebasses sous la voûte résonnante de l’église Saint-Merry.

Thinking Things (« Les choses pensantes »), théâtre musical donné en première mondiale, est la troisième collaboration de avec l’, après Machinations et Luna Park. C’est aussi la troisième pièce d’une trilogie développant une idée centrale, celle de l’intégration des humains et de la machine envisagée sous différents rapports. Faisant écho à la thématique de Manifeste, « Coder, décoder », Thinking Things met en scène les robots et leur interaction/fusion avec des partenaires bien vivants. « Les humains auront des côtés robotiques, les robots des côtés humains » prévient le compositeur, dans un spectacle où les corps et voix des chanteurs sont constamment altérés par ces humanoïdes, ceux du concepteur Pierre Nouvel. Le dispositif scénique de Daniel Levy se veut un massif robot ouvert, dont les parties sont disjointes, avec une tête articulée au-dessus et plusieurs écrans vidéo en façade. Les quatre chanteurs-acteurs, tous fidèles aperghiens (, , Johann Saunier et ) apparaissent par intermittence, dans un relai fluide avec la vidéo et dans un jeu subtil entre le réel et le fictif qu’affectionne toujours le compositeur. Côté musique, le matériau source provient du son des imprimantes 3D, y compris celui de l’électronique bénéficiant d’un système de diffusion spatiale. Ce théâtre vidéo-sonore, foisonnant de détails et d’apparitions inattendues aurait d’ailleurs pu prendre une autre envergure – robot aidant – à la faveur d’une projection vidéo sur les murs latéraux de la salle. Si ces « choses pensantes » semblent en effet parfois nous échapper visuellement, les voix sont elles bien présentes, toujours à la frontière du sonore et de l’intelligible : ainsi le récit de la mort d’Hippolyte par Théramène, extrait de Phèdre de Racine, ainsi qu’un dialogue entre les militaires de la base de Creech (Nevada) concernant l’action des drones en temps de guerre, alternent-ils avec la « mélodie » aperghienne, celle des phonèmes et des mots assemblés, parfois traités par l’électronique, que restituent avec une inégalable virtuosité et .

« J’approche tout cela comme un jeu d’enfant » souligne le compositeur, s’agissant d’un univers où l’étrangeté, la fantaisie et la distance sont toujours observées. Que nous a-t-il donc manqué, si ce n’est la verve et le comique des robots, pour que cette approche aperghienne du « corps augmenté » nous convainque pleinement ?

Trois contrebasses et un interprète

Dans l’église Saint-Merry, en deuxième partie de soirée, trois contrebasses de tailles différentes se profilent telles d’antiques effigies sur des plateformes équipées de haut-parleurs. Le dispositif subtilement éclairé par Marie-Hélène Pinon, est celui d’Olivier Defrocourt pour la création mondiale de qui refermera le concert.

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Le récital de , à qui l’on doit la conception de la soirée, débute dans une demi-obscurité avec Fury de , une pièce énergétique hérissée d’impacts percussifs, où alternent surgissements sonores et silences abyssaux. Sous l’archet magistral du contrebassiste, la palette des couleurs est somptueuse. Les trois pièces qui suivent sont des créations françaises, répliques d’un premier concert donné par l’interprète à la Philharmonie de Cologne le 2 mai dernier. Florentin Ginot a lui-même fait l’arrangement pour contrebasse des deux pièces extraites de Jelek, játékojk és üzenetek (Signes, jeux et messages) un cycle de écrit pour différents instruments à cordes. Ce sont ici l’élégance du geste et la pureté de la ligne qui saisissent, l’interprète façonnant le son avec une ductilité prodigieuse. La puissance du jeu est de nouveau sollicitée dans Obstinate de Georges Aperghis : pas de sons « jolis » aurait dit son compatriote et ami Xenakis, mais âpres et pleins de bruit. L’énergie du geste fait jaillir la voix de l’instrumentiste qui, à son tour, hybride les sonorités de la contrebasse, dans une lutte sans merci contre les cordes et leur tension. Plus pacifique, Toccatina est une composition pour violon d’ transcrite pour l’alto puis, en 2017, pour la contrebasse, par le compositeur lui-même. Écrite à la marge du silence, la pièce ne donne à entendre que des choses infimes – impact minimal, pizzicati, frottements et souffle intimistes de l’archet sur le bois de l’instrument : un défi pour le contrebassiste, comme pour l’auditeur d’ailleurs !

La soirée se termine de manière beaucoup plus sonore avec We must pour trois contrebasses et électronique de , une commande de l’Ircam-Centre Pompidou faite au compositeur franco-argentin qui sollicite la spatialisation et la transformation du son en direct. Inspiré par le théâtre de Shakespeare (Épilogue de La Tempête), Rivas revendique l’aspect théâtral et performatif de We must. Via l’électronique, le début de l’œuvre explore les harmoniques aiguës de l’instrument laissant entendre des sons paradoxaux très étonnants. Avec la voix d’un comédien passant par les haut-parleurs, celle de Florentin Ginot est plus d’une fois convoquée, dans des contextes parfois très tendus et un espace sonore saturé. Passant d’un instrument à l’autre, notre performeur termine sur la contrebasse piccolo, dans une séquence aussi délicate que virtuose, où il mixe sa voix murmurée aux sons éthérés de sa contrebasse, en une parfaite synergie.

Crédit photos : Thinking Things © Quentin Chevrier ; Florentin Ginot © Marc Ginot

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