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Le Mahler intime et funèbre de Herbert Blomstedt

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Stuttgart. Liederhalle, Beethovensaal. 8-VI-2018. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 9. SWR Symphonieorchester ; direction : Herbert Blomstedt.

34775026_1836083056414379_3548561314928394240_nUne interprétation personnelle et affirmée de la Neuvième symphonie de Mahler suscite l’enthousiasme justifié du public de Stuttgart.

La SWR avait deux orchestres, elle n’en a plus qu’un : on se souvient de la désolation qu’avait provoquée la décision de la radio-télévision du Bade-Wurtemberg de fusionner son prestigieux Orchestre de Baden-Baden et Fribourg, entre autres choses pionnier de la musique contemporaine, et le plus anonyme Orchestre radiophonique de Stuttgart (RSO Stuttgart). C’est donc désormais chose faite, et l’orchestre se charge donc d’assurer une vie musicale dense dans les nombreuses grandes villes de la région, à commencer par Stuttgart, Fribourg et Mannheim. En attendant l’arrivée de son directeur musical au début de la saison prochaine (le fantasque Teodor Currentzis), il invite pour trois concerts à Stuttgart et Fribourg : on peut trouver que le programme manque d’originalité, mais une approche aussi passionnante a vite fait d’effacer toutes les impressions de déjà-vu.

Blomstedt, certes, prend son temps, avec plus de 80 minutes pour l’ensemble de la symphonie, et à peine moins d’une demi-heure pour le premier mouvement. Naturellement, ce n’est chez lui ni un maniérisme, ni une forme d’emphase qui se voudrait tragique. Dans le premier mouvement, il donne un caractère profondément intime, ardent, loin de toute grandiloquence, aux élans de cet « amour inouï pour cette terre » qu’y voyait Berg, au prix d’une fragilité profondément émouvante qui préfigure, justifie, annonce les sinistres appels des cuivres à la fin du mouvement – et l’orchestre, à défaut de l’ivresse sonore plus gratifiante qu’offrent des orchestres plus prestigieux encore, suit cette interprétation avec une louable discipline. Il faut tout de même citer, a fortiori pour ce mouvement, la flûtiste , tout juste nommée soliste dans l’orchestre de la SWR.

Le deuxième mouvement est ici d’une séduction moins immédiate. Blomstedt ne prend guère la peine à vrai dire de tenir la promesse de danse et de pittoresque que l’indication de Mahler semble appeler, un ländler à la fois lourdaud et vigoureux : il n’est pas question pour lui d’accorder ici à l’auditeur un répit sur la trajectoire tragique de la symphonie, mais bien plutôt d’en faire ressortir les rythmes pesants et contraints, dans des tons blêmes. Tout sauf un détour donc : une étape sur un chemin sans échappatoires. La rigueur rythmique du troisième mouvement participe alors de ce même enfermement, qui joue moins la carte du « burlesque », que le titre même du mouvement suggère, qu’une manière de tourner en rond, non sans saveur, non sans énergie ou sans allant, mais bien sans espoir.

Le dernier mouvement ne peut donc être que profondément tragique : et, dans cette interprétation, il trouve toute sa force dans une austérité, un dépouillement dont le tempo très retenu adopté par Blomstedt n’est que la manifestation la plus superficielle. Funèbre, austère, tragique parce que chaque note a une implacable évidence qui s’impose au-delà des effusions du moi, au-delà même de toute lutte pour la vie. S’il y a une lumière, ici, ce n’est que dans l’acceptation de l’inéluctable. Rarement le long silence qu’il demande au public après les dernières notes aura paru si organique, comme la conséquence nécessaire de l’épuisement sonore des dernières mesures de la symphonie.

Crédits photographiques : © SWR Symphonieorchester

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  • Michel LONCIN

    Celui qui envisage la 9ème Symphonie de Mahler selon la rhétorique matérialiste et athée d’Adorno se trompe lourdement (de même que se trompent encore plus lourdement toute vision d’un Mahler morbide et mortellement malade du cœur et comme se traînant péniblement vers la tombe à partir de 1907) !!! Que, dans l’Andante comodo initial, il soit question de la mort … de l’approche et du caractère inéluctable de la mort est une évidence comme est tout aussi évident l’expression de cet amour inouï pour la Vie qu’a distingué dès 19012 Alban Berg … Toutefois, il n’y a pas QUE cela ainsi qu’en témoigne le « retour sur terre » en la dénonciation de l’absurdité non de la Vie mais du « cours du monde », ce fameux « Weltlauf », dans les deux mouvements centraux (et que nous connaissons plus que jamais, nous, hommes du XXIème siècle) … Et l’Adagio final n’est nullement une mise au tombeau (encore moins l’expression d’un désespoir et d’un vertige suicidaire comme dans la Pathétique de Tchaïkovski) mais, bien plus sûrement que le titre du poème symphonique de Richard Strauss, une « transfiguration » !!!
    Ainsi que l’a écrit Henry-Louis de la Grange, « même si l’on ne croit pas à la survie de l’âme (ainsi d’Adorno, refusant absolument jusqu’à la « possibilité » qu’il puisse y avoir, par delà la condition humaine, une dimension métaphysique qu’on appelle « Dieu »), on ne peut nier qu’ils (Mozart, Beethoven, Schubert … Mahler) aient alors dominé et transcendé la réalité et acquis une sorte de prescience ou de conscience supérieure » … Le « Mahler » de la Neuvième Symphonie, c’est un être qui est entré « vivant » dans l’Eternité avant que de mourir ainsi qu’en témoignent en les ultimes photographies un regard comme éclairé de l’intérieur et qu’à su si bien exprimer Auguste Rodin dans ses célèbres bustes …

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