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Le Mandarin merveilleux de Bartók dans une ambiance de luxure bigarrée

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Bruxelles. La Monnaie. 10-VI-2018. Béla Bartók (1881-1945) : Le Mandarin merveilleux, ballet pantomime op.19 SZ.73 sur un livret de Menyhért Lengyel. Mise en scène, décors et costumes : Christophe Coppens. Éclairages : Peter van Praet. Vidéo : Jean-Baptiste Pacucci et Simon Van Rompay. Vincent Clavaguera-Pratx, Merche Romero, Brigitta Skarpalezos (les prostituées). Dani Musset (le proxénète). Norbert de Loecker (le vieux beau). Amerigo Delli Bove (le jeune homme). James Vu Ahn Pham (le mandarin). Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie (chef de chœur : Martino Faggiani), direction : Alain Altinoglu

Mandarin 2 © S. Van RompayPour terminer en force sa saison, la Monnaie de Bruxelles met en regard, telle une médaille et son revers, deux des trois œuvres scéniques de : son unique opéra Le Château de Barbe-Bleue et la pantomime du Mandarin merveilleux. La mise en scène signée par le plasticien et designer et désormais homme d’opéra , habitué de la maison, frise presque le contresens dans le ballet par la débauche d’effets douteux, et l’inversion d’éléments essentiels de l’argument. 

Nous ne parlerons que du ballet-pantomime puisque nous n’avons pu suivre qu’à distance, et à notre grand regret, la première partie du spectacle consacrée au Château de Barbe-Bleue.

Le rideau de scène campe l’ambiance : un éclat de vitre par le trou duquel l’œil d’un voyeur scrute le spectacle. Au lever de l’opéra nous sommes confrontés à un espace presque abstrait par ses lignes épurées, sorte de cube à trois étages et neuf cases communicantes où vont évoluer Judith et Barbe-Bleue. Les miroirs déformants plantés à toute hauteur, comme seul décor, semblent refléter outre notre propre réalité lointaine, l’évocation d’éléments du livret tels les diamants, les larmes, le sang – par le truchement des éclairages idoines de ou des vidéos de Jean-Baptiste Panucci et Simon van Rompay.

Mais là où le château ducal est transmuté en palais des glaces, où les époux ne se rencontreront jamais, figés par leur manque de communication, et obsédés par leurs propres fantasmes ou désirs, après l’entracte la perspective s’inverse dans la même ossature de décor. L’humidité nocturne et solitaire du Château fait place aux lumières criardes fluorescentes et flashy d’un grand lupanar, plongé dans une ambiance quasi cartoonesque. L’argument du ballet n’est toutefois pas respecté par Coppens. Bartók et son librettiste Lengyel ont imaginé un jeu de symétrie entre les trois souteneurs et les trois clients (le vieux beau, le jeune puceau et le mandarin lui-même) autour du personnage central de la prostituée. Le metteur en scène inverse malencontreusement la perspective : il n’y a plus qu’un seul proxénète flanqué de trois provocantes putains aux attributs sexuels survitaminés par divers artifices aussi cocasses que grossiers.

La dramaturgie de la seconde moitié du ballet tourne ainsi à vide. Dans le livret original, les mauvais garçons veulent faire la peau à l’exotique client mais ce dernier les met en fuite et ne meurt que lors de l’assouvissement de son désir charnel. Ici cette deuxième partie devient prétexte à une pantomime assez dégradante où certes le seul souteneur est mis en fuite, mais où le mandarin se vautre tant et plus au cours d’une orgie peuplée de gadgets improbables, tel ce requin gonflable géant.

Dans une débauche de couleurs, de vulgarité assumée et de simulations à peine voilées et assez grotesques d’actes sexuels en tout genre, avouons une réelle déception, devant cette gestuelle parfois élémentaire et peu chorégraphique. Faut-il exacerber à ce point le côté glauque d’un livret déjà très connoté, malgré son symbolisme évident ? La seule trouvaille de cette mise en scène (trop) décapante et provocatrice qui nous interpelle est, juste à la fin du spectacle, l’irruption d’un mystérieux personnage en chaise roulante devant la maison close, renvoyant ainsi à la posture d’un Barbe-Bleue arc-bouté et paralytique tel que présenté durant l’opéra. La boucle est ainsi bouclée, et le spectacle du Monde entre incommunicabilité et luxure peut continuer sans fin !

Le ballet, scéniquement outragé, est heureusement sauvé dans la fosse par la vénéneuse et analytique direction d’, courageusement suivi par des chœurs et surtout un Orchestre de la Monnaie retrouvé et survolté, où l’on épinglera quelques remarquables interventions solistes (la clarinette, le cor anglais, entre autres).

Crédit photographique : © S. Van Rompay

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  • Robert Lambeaux

    J’ai bien aimé la Chateau de Barbe Bleue. J’en conviens, le 2e acte était d’une esthéthique d’étalagiste post-moderne …Ah! Savoir s’arrêter à temps …

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