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Jephtha à Halle, le chœur au centre de toute chose

Festivals, La Scène, Opéra

Halle. Oper Halle. 10-VI-2018. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Jephtha, oratorio en trois actes sur un livret du Révérend Thomas Morell d’après « Le Livre des Juges » et « Jephthes sive Votum » de George Buchanan. Mise en scène : Tatjana Gürbaca. Décors : Stefan Heyne. Costumes : Silke Willrett. Avec : Robert Sellier, Jephtha ; Svitlana Slyvia, Storgé ; Ines Lex, Iphis ; Leandro Marziotte, Hamor ; Ki-Hyun Park, Zebul. Chœur de l’Oper Halle (chef de chœur : Rustam Samedov). Orchestre du Haendel Festival de Halle, direction : Christoph Spering

60717-jephtha-ines-lex--iphis---leandro-marziotte--hamor--c-tobias-kruseJephtha, la nouvelle production de l’Oper Halle, délivre de nombreuses surprises au public du festival Haendel : un chœur vigoureux et conquérant, un traitement orchestral des plus singuliers, et une distribution vocale marquée par la prestation d’ (Iphis), véritable révélation de cette soirée.

Le festival Haendel de Halle se targue d’offrir chaque année à ces festivaliers une « authenticité baroque », justifié bien évidemment par le fait qu’il est organisé dans la ville natale du compositeur. Il est donc étonnant de trouver dans sa programmation Jephtha en version scénique, pratique régulière seulement depuis le XIXe siècle. Cet ultime oratorio, souvent considéré par les spécialistes comme le testament musical de toute une carrière, n’est de plus pas facile à monter : une action réduite, des monologues introspectifs à foison, un chœur sans rôle dramatique précis, quelques faiblesses en termes d’énergie dramatique…

Visuellement, s’inscrit intelligemment dans la même veine que la mise en scène de Claus Guth présentée au Palais Garnier il y a quelques mois : cage de scène totalement vide, plateau dépouillé et sombre à l’extrême, vêtements de ville soulignant l’absence initiale de costumes… Seuls un dispositif circulaire tournant et un énorme miroir amovible de la même forme au plafond composent ce travail proche d’une mise en espace, approche largement justifiée quand on sait qu’un oratorio est initialement représenté sans décors. La réverbération des hommes et des femmes est métaphoriquement saisissante pour une portée symbolique presque surnaturelle de cette histoire biblique, laissant également la place à l’imagination de chaque spectateur et donc de chaque sensibilité. Ainsi, Dieu a-t-il créé l’Homme ou bien serait-ce l’inverse ?

Ces différents disques inclinés font surtout émerger l’éclat extraordinaire des choristes de l’institution allemande, cet oratorio se révélant être une véritable chance de les entendre défendre les parties chorales les plus exceptionnelles de la production vocale de Haendel. Et alors que les déplacements de cette foule déstructurent largement les différents pupitres et qu’un grand nombre de choristes n’ont certainement pas dans leur champ de vision le chef d’orchestre, aucun ne semble déstabilisé par cette configuration, la rigueur d’un contrepoint particulièrement savant et la synchronisation des consonnes marquant sans détour la prestation d’ensemble. Tout en contrastes, le chœur vigoureux tout autant que conquérant, fait preuve d’une homogénéité constante et d’une cohésion sans faille, révélant le travail formidablement précis du chef de chœur . Le chœur n’est plus un simple commentateur de l’action mais un héros à part entière sublimé par chaque interaction que ce soit entre choristes ou avec les différents solistes. Au centre de l’attention sur le plan musical, il se positionne également au centre du drame par cette mise en scène, cherchant même à démontrer que le peuple a en vérité créé Jephtha.

Mais dans cette production, les propositions les plus singulières viennent de l’Orchestre du Festival Haendel de Halle. Même si la grande majorité des musiciens sur instruments historiques se trouvent évidemment dans la fosse, certains instrumentistes commencent à jouer l’ouverture dans le hall avant que les spectateurs soient tous installés dans la salle. On retrouve l’archiluth au balcon, seul pour accompagner , rejoint quelques temps après par quelques violons, une clarinette et un violoncelle. Dans cette configuration, l’image du chef d’orchestre invité , spécialiste de ce répertoire, se diffuse discrètement sur différents écrans dans la salle afin que la cohésion d’ensemble demeure malgré tout, ne limitant pas toutefois la verve dramatique orchestrale.

Jephtha Halle

La dernière surprise se révèle être le rôle d’Iphis, autant dans le traitement de ce personnage que grâce à son interprète . Tirée de l’Ancien Testament, l’histoire de Jephtha implique qu’en échange d’une victoire sur les Ammonites, le chef israélite sacrifie la première créature qui croisera par la suite son regard. C’est ainsi que le père se retrouve contraint à tuer sa fille, la version de Haendel et du révérend Morelle sauvant la jeune fille grâce à un angelus ex machina qui détourne le sacrifice humain en envoyant finalement Iphis au couvent. Mais ici, Iphis meurt bel et bien : son corps inerte est disposé sous un linceul blanc pour ensuite être recouverte de terre et de cailloux. Avant cela, c’est une Iphis pleine de vie et de désir qui n’hésite pas à rompre avec une assurance flamboyante le quatrième mur. Le retour des hommes suscite cris et rires de plusieurs jeunes femmes menées par la fille de Jephtha et l’amante d’Hamor qui, du premier balcon, jettent aux spectateurs sans distinction des objets enfantins et des préservatifs (!). Quelques instants après, le tumulte du mariage s’entend du hall pour arriver au parterre, confettis et danses amusant le public qui n’hésite plus à faire des signes amicaux à Ines Lex dont la fraîcheur audacieuse a su conquérir la salle. La projection et la diction irréprochables de cette soprano lyrique familière de la scène de Halle, transmet un chant franc empreint de couleurs et de nuances pour une Iphis affirmée, sensuelle voire sexuelle. À ses côtés, c’est un (Hamor) attendrissant et fort d’une belle technique vocale qui est largement acclamé au moment des saluts, alors que  déploie toute sa conviction maternelle à défendre son enfant, et qu’un autre habitué de l’Oper Halle, , fait preuve d’une autorité avérée dans le rôle de Zebul grâce à la robustesse et l’assise de sa basse profonde. Le dénouement boiteux et l’air de l’ange d’un intérêt assez limité savent se faire oublier face à l’authenticité dramatique du jeune enfant Tae-Young Hyun. Enfin, dans le rôle-titre, le timbre plaisant de accompagne un charisme théâtral marqué, mais la douceur du chant affaiblit quelque peu l’étincelle héroïque du personnage. Au final, nous assistions à un surprenant Jephtha « aux sources du baroque ».

Crédits photographiques : © Tobias Kruse

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