Don Giovanni à Lyon, les hautes solitudes du plaisir

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon. Opéra. 25-VI-2018. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, Dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : David Marton. Décor : Christian Friedländer. Costumes : Pola Kardum. Lumières : Henning Streck. Avec : Philippe Sly, Don Giovanni ; Eleonora Buratto, Donna Anna ; Antoinette Dennefeld, Donna Elvira ; Julien Behr, Don Ottavio ; Kyle Ketelsen, Leporello ; Piotr Micinski, Masetto ; Yuka Yanagihara, Zerlina ; Attila Jun, Le Commandeur. Chœurs (chef de chœur : Hugo Peraldo ) et Orchestre de l’Opéra national de Lyon, direction : Stefano Montanari

Opera de Lyon_Don Giovannii_Mozart_David MartonSuccès musical mais accueil contrasté pour la mise en scène de ce dernier spectacle de la saison lyonnaise (que 14 communes de la région pourront découvrir sur écran géant le 7 juillet). Pourtant l’on n’avait encore jamais vu dans cet état le plus célèbre séducteur de la planète lyrique.

« Et ces heures d’amour furent pour moi des siècles de solitude atroce … » Cet exergue du programme est le postulat de cette énième vision de « l’opéra des opéras ». On savait ce que l’oasis de la compulsivité sexuelle du héros de Mozart dissimulait de désert affectif mais jamais on ne nous l’aura mis en images comme . Pour le metteur en scène hongrois, le personnage principal est Leporello. Idée savoureuse, hélas délaissée ensuite : le Leporello de Marton est un fou d’opéra très actuel qui sait tout sur un maître et une œuvre dont il possède l’intégralité des enregistrements. Dans son salon, il les dirige devant ses baffles (ainsi que l’a fait plus d’un mélomane !). Au cours de l’Air du catalogue, il exhibe à Elvira les versions historiques que nous connaissons bien, celle de Böhm chez DG en tête. C’est lui qui lance le spectacle, qui insuffle paroles et musique à son « maître », lui soufflant ses récitatifs a capella, soutenu non par le piano forte mais par le souffle d’un vent coulis. Le décor, espace mental d’un intérieur bétonné sur deux niveaux, affiche la froideur distanciée de certains musées contemporains, n’était le triangle plus esthétisant d’un plafond mouluré : un ample rideau délimitant le salon de Leporello, quelques volées de marches, des ouvertures circulaires, le point focal d’un lit à baldaquin, une table, une mezzanine de laquelle Ottavio songera un temps à se jeter. Après l’entracte, vidé de tout, le même espace, sonorisé de vrombissements automobiles, pourra évoquer l’interlope d’une autoroute.

Dans cet univers des plus rugueux, très loin de Séville, erre un Don Giovanni spectral et dépressif. Revenu de tout, au-delà, si c’est possible, du fameux « la chair est triste et j’ai lu tous les livres », le plus souvent recroquevillé dans un lit ou au coin d’un escalier (Masetto et Zerlina, revus en tandem médical, viennent régulièrement vérifier pouls et tension), il ne se met en mouvement que sporadiquement, pour des lambeaux de tentatives de séduction auxquelles il ne croit plus et dont il se moque lui-même. D’un tel comportement de la part d’un homme qui semble avoir tout pour lui, délivre avec une précaution quasi-énigmatique une clef possible : le trop jeune adolescent Giovanni aurait été victime d’une invitation sexuelle un peu précoce. C’est le geste qu’on l’invite à faire au cours d’un prologue muet qui déclenche le Dramma de l’Ouverture. Le rideau de scène qui s’était levé retombe alors pudiquement pour permettre à notre imagination de prendre le relais. Un adolescent remplace le Commandeur dont la voix tonnante sonne le rappel de cette première fois fondatrice. Pas de convive de pierre non plus, seulement un adolescent fissurable qui va inviter au suicide l’adulte fissuré. Et, comme on le pressentait, pas davantage de sextuor final.

Si une telle conception est parfaitement défendable, sa réalisation nous est apparue déchirée entre des moments de pur bonheur en terme de direction d’acteurs (la noce dont tous les invités sont les conquêtes passées de tous âges et de tout sexe surgies de l’Air du catalogue, le giocoso des deux airs de Zerline, notamment le second avec de délicieux tombers de robes successifs, du La ci darem la mano dansé ultra sexy, du virtuose repas du quatuor à l’Acte I, de cet Ottavio vieillissant à vue d’œil au fil de Non mi dir…) et d’autres en déficit de lisibilité (la raideur de la fête, les échanges maîtres/valet du II de la vraisemblance desquels Marton se fiche éperdument, le pénible Il mio tesoro crooné, le cimetière dont on n’identifie pas les occupants…).

Opera de Lyon_Don Giovannii_Mozart_David Marton

« Vous qui entrez, abandonnez toute logique » conseille David Marton qui annonce vouloir mettre en scène la musique elle-même. Disons que Marton nous semble peiner à dérouler le fil de sa conception, ce que parviennent parfaitement à faire ses collègues actuels Jones, Hermann, Kratzer ou encore Gürbaca. Le Don Giovanni de Marton s’avère en outre un redoutable appeau à puristes : bruité comme le Fidelio de Claus Guth, parlé (longue tirade en français de , circonscrit après la Sérénade par un cône de voilage descendu des cintres), muet comme chez Haneke durant des secondes qui paraissent des éternités, et même « sur-surtitré » par des extraits du Monde dans le dos de Thomas Melle dont les mots prennent en charge la haute solitude intérieure du héros. On sait chez les metteurs en scène, l’importance des interactions d’ouvrages, de musiques au cours de la longue période de gestation d’une nouvelle mise en scène. Mais peut-être, même si elles l’ont nourrie de la plus dense façon, n’est-il pas nécessaire de les inclure à la production ? David Marton a pensé le contraire, allant même jusqu’à sur-surtitrer ainsi, non seulement l’Air du champagne (où cela est jouable, comme pour la fête), mais aussi le récitatif qui le précède, rendant matériellement impossible au plus averti des spectateurs le moindre regard vers les chanteurs ! Comme le constate le premier de ces sur-surtitrages : « Quelque chose ne va pas. »

suit à la croche près cette conception quelque peu cérébrale, sommé de réinventer, non seulement son piano forte, mais toute la partition qui, si elle sonne assez lointaine et sèche au début (peut-être pour s’accorder à cette sonorité de vinyle qui craque chez Leporello), n’est ensuite que boîte à merveilles (remarquables enchaînements, airs ciselés, comme la reprise de Dalla sua pace). Les tempi, généralement d’enfer, sont des plus redoutables pour les ensembles un soir de première. Les chanteurs ont fort à faire pour suivre cette course à l’abîme. Un Masetto peu sonore (), une Zerline en devenir (), une attachante Elvire () un peu dépassée en fin de Mi tradi, un impressionnant Commandeur sonorisé comme un Fafner (), un Ottavio vraiment superbe () malgré deux micro-accrocs, le Leporello bien connu et très maîtrisé de , tous couronnés par la grande musicalité et les aigus subtilement filés d’une Anna royale (). Et on remerciera enfin , qui a failli jouer doublé en bord de scène par le talentueux Vittorio Prato, d’avoir voulu, bien que souffrant, offrir à cette première le magnétisme gracile dont il avait déjà fait la preuve à Aix l’été dernier mais aussi la remarquable leçon de gestion vocale d’un rôle idéal pour lui.

Crédits photographiques : © Jean-Pierre Maurin

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  • Simon Billouet

    C’est du piano forte que Stefano Montanari joue, pas du clavecin.

    • Désolés pour cette erreur et merci pour votre vigilance

  • Max42

    Musicalement excellent…Théâtralement désastreux : quelle fatuité dans la mise en scène ! C’est incompréhensible et pompeux. S’il n’y avait eu l’excellence (et l’homogénéité) de la distribution et de la direction (S.Montanari est vraiment un grand chef !), je serais parti avant la fin tellement la scénographie m’a indisposé.

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