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Les Gurrelieder à Saint-Denis sous la baguette d’Esa-Pekka Salonen

Festivals, La Scène, Musique symphonique

Saint-Denis. Festival de Saint-Denis.Basilique. 26-VI-2018. Arnold Schoenberg (1874-1951) : Gurrelieder (1900-1903, révision 1910-1911). Avec : Camilla Tilling, soprano (Tove) ; Michelle DeYoung, mezzo-soprano (Waldtaube) ; Robert Dean Smith, ténor (Waldemar) ; Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, ténor (le bouffon Klaus) ; David Soar, basse (le paysan) ; Barbara Sukowa (récitante). Philharmonia Voices, chœur de la Royal Academy of Music, chœur du Royal College of Music, choeur de la Guildhall School of Music and Drama, Philharmonia Orchestra, direction : Esa-Pekka Salonen

Esa-Pekka-Salonen_credit-Minna-Hatinen_Finnish-National-Opera-and-Ballet a choisi la partition foisonnante des Gurrelieder, qu’il a l’habitude de diriger, pour célébrer ses 60 ans. Une vraie fête, tant il est vrai que le chef finlandais, entouré d’interprètes de premier plan, la maîtrise et lui donne vie.

Mardi 26 juin, 20 h 30. La basilique de Saint-Denis est pleine d’une foule venue entendre une grand-messe profane : les Gurrelieder de Schoenberg, œuvre vocale et symphonique, entre lied orchestral, opéra et oratorio. La composition s’inspire du livret de Jens Peter Jacobsen. L’histoire : la rencontre au château de Gurre du roi du Danemark Waldemar Ier (1131-1182) et de sa maîtresse Tove, l’assassinat de cette dernière par la reine et sa transformation en colombe, la douleur du roi et ses imprécations contre Dieu, sa condamnation à errer dans les cieux à la recherche de Tove, et enfin, son apparition comme spectre devant des paysans. Ces Gurrelieder sont une œuvre étonnante, charnière entre post-romantisme et modernité : directement héritière de Wagner et de Mahler, elle pointe aussi vers Kurt Weil. De fait, elle ne ressemble à aucune autre, faisant dialoguer cinq solistes, un chœur mixte à huit voix, un chœur d’hommes à trois voix et un orchestre, comme s’il y avait plusieurs ouvrages en un.

Rien ne semble être prévisible ou complètement codifié dans cette œuvre. Est-ce une entreprise testamentaire, surtout la première partie ? « Nun dämpf die Dämm’rung jeden Ton von Meer und Land » : telle est la toute première phrase, dite par Waldemar (, puissant), dans l’épaisseur harmonique d’un ensemble instrumental très dense. « Le soir éteint toute rumeur sur terre et sur mer. » La lumière crépusculaire, l’ombre de la mort, l’idée de destin amenée par un pressentiment, l’exil ontologique de l’homme sur une terre incommensurable, la Nature avec un grand N : tout le romantisme concentré ! Dans les répliques de Tove (, au phrasé précis, expressif et contenu) souffle le même lyrisme, qui prend le cosmos à témoin d’un amour absolument libre. Ce bonheur trop beau pour durer (selon une conception romantique) est effectivement cassé quand la musique se fait plus violente et qu’intervient une reine vengeresse (, magnifique d’intensité). L’orchestre est traité avec toute la finesse d’un ensemble de chambre géant, et c’est un régal d’entendre et de voir en même temps ce théâtre sonore en train de se produire, avec un chef tourné tantôt à gauche, tantôt à droite pour distribuer les attaques à tel ou tel groupe d’instruments.

La surprise est à venir. Avec, d’une part, l’intervention de personnages secondaires : le paysan (, dont la tessiture, basse, apporte une couleur supplémentaire) et surtout le bouffon Klaus (, admirable voix sardonique) puis la récitante (elle annonce le malheur, celui aussi d’un XXe siècle chaotique). C’est la bascule : l’expressivité devient expressionnisme. Et, d’autre part, l’importance des chœurs, personnages à part entière, qui s’épanchent en plages flottantes, en moments délicatement suspendus.

L’assurance, la clarté d’ensemble, la précision dans le détail, tel un Furtwängler fondu dans la musique qu’il dirige : le mage Salonen réussit tout cela. Il en est, ce soir encore, chaleureusement remercié par un public conquis.

Crédit photographique : Esa Pekka-Salonen © Minna Hatinen / Finnish National Opera and Ballet

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