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Midsummer festival : exit Brexit

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Opéra

Condette. Château d’Hardelot, théâtre élisabéthain.
29-VI-2018. André Ernest Modeste Grétry (1741-1813) : Richard Cœur de Lion, opéra-comique en trois actes sur un livret de Michel-Jean Sedaine. Mise en scène et scénographie : Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaolo. Costumes : Valia Sanz. Dramaturgie et création lumières : Pierre Daubigny. Avec : Constantin Goubet, Richard Cœur de Lion, un soldat ; Guillaume Gutierrez, Blondel ; Amaya Garcia, Laurette ; Mylène Bourbeau, Marguerite, Antonio ; Lucas Bacro, Williams, un soldat ; Orlando Rodriguez, Danseur, Béatrix ; Kévin Franc, Danseur, Florestan. Compagnie Les Monts du Reuil, direction : Hélène Clerc-Murgier et Pauline Warnier.
30-VI-2018. Robert Jones (1577-1617) : Come sorrow, Come ; Love Wing’d my Hopes ; O how my Thoughts ; Fie Fie ; Now what is Love ; Love Go dis a Boy ; Did ever Man This Love as I. John Dowland (1563-1626) : Dowland’s Adew for Master ; Frog Galliard ; Flow my Tears. Tobias Hume (1569 -1645) : The Souldiers Song ; A Souldiers Galliard G Major, What Greater Grief ; A Pavin. Alfonso Ferrabosco II (1575-1628) : The First Tuning ; Galliard II ; Coranto IV. Anaïs Bertrand, mezzo-soprano. Nicolas Brooymans, basse. Thibaut Roussel, luth renaissance. Robin Pharo, viole de gambe et direction musicale

Midsummer festival_3L’opéra-comique Richard Cœur de Lion et des chansons élisabéthaines concluent le troisième et dernier week-end du Midsummer festival. Situé dans le superbe théâtre élisabéthain tout de bois vêtu, aux abords du château d’Hardelot aux tours évoquant les bâtisses Tudor, ce festival célèbre les liens avec l’Angleterre toute proche et si présente.

Richard Cœur de Lion, où l’art de faire compliqué quand on pouvait faire simple

En 2017, ResMusica avait suivi les prémices de cette dernière production des Monts du Reuil, compagnie qui se consacre au théâtre musical et au répertoire oublié de l’opéra-comique de la fin du XVIIIe siècle en langue française (lire notre entretien). 

Richard Cœur de Lion d’ et Michel-Jean Sedaine est reconnu par de nombreux musicologues comme le premier « opéra sauvetage. » Effet de mode de la fin du XVIIIe siècle, (et non de la période romantique comme l’indique pourtant la note de présentation du programme) incontestablement lié aux événements politiques et sociaux en France, cet opéra-comique en présente en effet toutes les règles et les principaux codes littéraires et musicaux : le sauvetage d’un héros enfermé injustement dans une prison, un ami en quête de sa libération (l’intrigue est donc basée sur cette quête), un chœur et un deus ex machina qui seront les véritables sauveurs du prisonnier, et une libération annoncée par une scène paroxystique – ici un combat acharné – à coup de timbales et de trompettes…

Mais dans la fosse du théâtre élisabéthain du château d’Hardelot inaugurée ce soir, pas de timbales ni de trompettes puisque la phalange ne se compose que de deux violons, un alto, un violoncelle, un piano-forte, une contrebasse, une flûte, un hautbois, un basson et un cor. De nombreuses autres productions menées par le Palazzetto Bru Zane ou Les Emportés nous ont déjà prouvé que le peu de moyens n’était pas forcément un frein à un spectacle réussi. Quelques faiblesses de justesse aux cordes et un arrangement musical qui se repose bien trop souvent sur le clavier alors que d’autres couleurs auraient pu être exploitées (particulièrement pour le premier air de Laurette : « Je crains de lui parler la nuit »), ne permettent pas de valoriser au mieux les finesses orchestrales de cette partition, les suggérant au mieux.

Constat bien différent sur le plateau où l’inspiration mélodique de Grétry est défendue avec talent par l’ensemble de la distribution vocale malgré les difficultés de la mise en scène. Importance réelle quand Richard Cœur de Lion est aujourd’hui connu pour ses airs célèbres : l’air royaliste durant la Révolution française « O Richard, O mon roi ! » de Blondel, le monologue de Richard Cœur de Lion « Si l’univers entier m’oublie », ou encore l’air de Laurette « Je crains de lui parler la nuit » repris par Tchaïkovski dans La Dame de pique. se révèle tout au long de sa prestation – Blondel se trouvant être le véritable héros de cette intrigue en tant que « présumé sauveteur » du roi Richard – un interprète idéal pour ce chevalier déguisé en troubadour aveugle en quête de son roi emprisonné injustement depuis un an, à la hauteur du chant et du jeu de Clairval qui, le jour de la création de l’ouvrage, avaient « électrisé le public ». exprime plus le désespoir d’un roi que sa gloire souveraine (à juste titre puisque seule une intervention extérieure peut le libérer de l’emprise de son geôlier !) alors que la puissance profonde de la basse s’impose dans le rôle de Williams tout comme la voix agile et rayonnante d’ (Laurette) qui fait ses premiers pas sur la scène lyrique de manière convaincante grâce à ce rôle. L’autorité de Marguerite est flagrante dans l’incarnation de , soprano aux aigus lumineux et à l’articulation travaillée, qui choisit à l’inverse une interprétation très stéréotypée pour dépeindre le jeune Antonio au détriment d’un chant fluide et naturel.

Du stéréotype on passe à la caricature lors des interventions de Béatrix (le danseur ) et Florestan (le danseur ).

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En effet, la justification de ces deux danseurs qui manipulent les différents protagonistes comme ils le feraient de poupées ou de marionnettes dans une scénographie qui semble faite de bric et de broc, est loin d’être évidente. Évoquée par Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaolo dès les premiers temps de ce projet, cette idée apporte peu à l’ouvrage par rapport aux difficultés qu’elle engendre : d’abord un véritable problème de rythme puisque de nombreux temps morts s’imposent le temps que les deux danseurs déplacent les acteurs, et cela dans un silence gênant ; ensuite une distance réelle entre l’intrigue qui se déroule sur scène et le public, rendant difficile l’émergence d’une empathie particulière des spectateurs face à la quête pourtant louable de Blondel, cette sensation se renforçant avec les manipulations plateau « à vue » bien caractéristiques du metteur en scène ; mais surtout une contrainte forcée pour les intentions des chanteurs dont la diffusion est clairement limitée en raison de ce parti pris, les marionnettes ne pouvant bouger d’elles-mêmes.

Songs élisabéthaines dans théâtre élisabéthain, où quand le festival prend tout son sens

L’annonce de , violiste à la tête de l’ensemble Près de votre oreille, d’un disque de ce programme intitulé « Come Sorrow » mettant en lumière des musiques peu connues de la période élisabéthaine, et particulièrement celles de l’oublié , est une heureuse nouvelle ! C’est le premier enregistrement exécuté dans le théâtre élisabéthain du château d’Hardelot. Ce concert est donc pour les quatre musiciens la jolie conclusion d’une résidence d’une dizaine de jours dans le Pas-de-Calais.

Le règne d’Elisabeth Première (1558-1603) encouragea une floraison artistique considérable. La reine engagea plusieurs compositeurs pour la Chapelle Royale dans l’objectif de magnifier sa réputation et l’image de son pays. Destinées à un large public par le biais de l’édition musicale, les songs de ce concert, rarement jouées, reposent sur l’épanouissement de la poésie dramatique et lyrique anglaise.

Midsummer Festival_1aC’est avec une passion dévorante et un soin minutieux que ces jeunes musiciens déversent l’énigmatique mélancolie lumineuse typique de cette musique profane. Et même si la douleur est symptomatique dès le premier extrait du recueil The First and The Second booke of songs, and Ayres de publié en 1601, fondement de cette programmation, les deux couplets de Come Sorow délivrent un message singulier, là aussi caractéristique de ce répertoire : le besoin de tristesse pour s’armer et atteindre finalement une sérénité pleine et entière. Le langoureux O How my thoughts offre au public les belles valeurs longues de la basse , interprète qui irradie d’élégance en déployant une ligne de chant toujours juste et mesurée grâce à un timbre large et des intentions brûlantes (héroïques onomatopées de la chanson de The Souldiers Song !) soutenues sans faille par la viole qui double régulièrement sa partie. Son solo dans Now what is love est l’un des beaux moments de la soirée grâce à des nuances foisonnantes portées par les pizzicati de la viole.

La mezzo-soprano détient quant à elle un lyrisme d’une pureté affirmée, porté autant par l’expressivité de son corps que par celle de sa voix. Sensuelle dans la chanson Love god is a boy, rêveuse dans la chanson Did ever man this love as I, larmoyante dans What Greater grief, la jeune artiste déploie une richesse interprétative qui permet d’alimenter un concert riche d’intentions et d’engagement, les deux voix s’enlaçant sans complexe dans un Now what is love plus léger et plus dansant. Notons enfin le travail précis sur la diction du vieil anglais de cette poésie, guidé dans l’ombre par une spécialiste de diction lyrique, Sophie Ilbert Decaudaveine.

En agrémentant la soirée de partitions de compositeurs plus connus de cette période, notamment le violiste et son modèle le luthiste (admiration non réciproque comme l’explique avec humour ), les musiciens se donnent l’occasion de montrer leurs points forts : une agréable stabilité d’archet lors des valeurs longues de  la viole de gambe dans Dowland’s Adew for Master Cromwell tout comme une virtuosité impétueuse dans Frog Galliard de Dowland et A Souldiers Galliard de Tobias Hume, ainsi qu’un beau tempérament lors de son solo composé par (The first tuning, Galliard Il y coranto IV). Parfois accompagnateur comme cela était très répandu à l’époque, parfois instrument soliste comme dans Frog Galliard et Dowland’s Adew for Master Cromwell où les cordes pincées chantent avec une simplicité élogieuse, le luth Renaissance de sait déployer toute sa séduisante verve afin d’attester de la richesse des chansons élisabéthaines, invitations à la méditation grâce à une intimité musicale délicate et raffinée qui s’allie à merveille au verbe de la poésie anglaise et au lieu si singulier en France qu’est le théâtre élisabéthain du château d’Hardelot.

Crédits photographiques : © Pascal Brunet

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