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L’âge d’or de Bayreuth est un mythe

Après l’autorisation de réouverture en 1951, le Festival de Bayreuth des deux décennies suivantes est aujourd’hui largement considéré comme un âge d’or wagnérien. Cette perfection tant scénique que vocale, théoriquement impossible à retrouver depuis, se révèle pourtant plus mythifiée qu’étudiée.

De même que évoque dans Le Monde d’Hier une société viennoise nostalgique du demi-siècle précédent, une partie non négligeable de wagnériens invoque à présent un passé révolu pour Wagner et plus particulièrement pour son temple, Bayreuth, qui aurait offert à voir et entendre les opéras du génie à un niveau non réplicable depuis. Rechercher une époque et son effet muséal pour un festival devenu définitivement mythique après la Seconde Guerre mondiale est pourtant oublier l’avant comme l’après.

Avant, le festival existait déjà dans le monde des artistes, et notamment des chefs wagnériens, d’une importance que seule l’absence de micro a privé de postérité. Wagner lui-même, sans doute avant Hermann Levi, puis Mahler, Walter, Toscanini ou Beecham, pour une large part jamais en fosse à Bayreuth, mais référents par ailleurs dans toutes les autres salles du monde. Inutile de citer en détail un même nombre d’artistes au chant, dont évidemment le ténor , ni non plus à la mise en scène après les travaux d’Alfred Roller dès le début du XXe siècle.

Mises en scène discutées

En 1951, le festival de Bavière rouvre après des années d’interdiction et une utilisation plutôt surprenante par les Américains du Festspielhaus ; ils y jouent notamment Madama Butterfly, Tiefland et La Traviata. Cette première session profite du retour de et au pupitre, dont les Ring et Tristan und Isolde respectifs sont restés célèbres, ainsi que de la participation d’. Mais surtout, la scène bénéficie du génial renouveau visuel de , accompagné par son frère Wolfgang.

Pour autant, croire que ces mises en scènes sont un aboutissement dans la conception du drame wagnérien néglige non seulement l’accueil de ces productions, mais aussi leurs remises en cause par l’artiste lui-même les premières années. Der Ring des Nibelungen monté dès 1951 renouvelle certes une idée de la mise en scène d’opéra poussiéreuse dont le monde moderne ne veut plus, mais ne trouve le couronnement de ce modèle qu’entre 1956 et 1958, avec toujours des costumes qu’aucune salle n’oserait proposer aujourd’hui1. Six années d’essais et de modifications ont été nécessaires pour trouver une forme véritablement convaincante, avant que, moins de deux décennies plus tard, puis ne fassent à nouveau exploser cette vision déjà dépassée.

Le vestige d’une production inspirée d’un Parsifal de , aujourd’hui encore présentée au National Theater de Mannheim, illustre d’ailleurs l’ineptie d’une telle conception de l’opéra actuellement, tout comme le désarroi du public et de la critique cette saison face aux réalisations très statiques des récents Parsifal de Audi-Baselitz pour Munich et d’ pour Hambourg. Ce qui prouve que revenir en arrière sur la dramaturgie, comme sur l’utilisation scénographique, ne fonctionne plus tout à fait. De plus, centrer la focale sur Wieland Wagner porte à oublier le moins captivant Wolfgang, dont la production du Ring de 1960, entre autres, ne présente pas de caractère supérieur.

Le chant grâce à quelques artistes

Si l’on peut remettre en cause la notion de productions définitives et insurpassables, arguer d’un âge d’or irrémédiable pour la musique mérite la même analyse. Car comme pour Verdi à peu près au même moment, décomposer les distributions nécessite de compter les chanteurs considérés comme idéaux. Or à cette époque, l’omniprésence de Wolfgang Windgassen – certes génial, bien que nettement plus discutable lorsqu’on l’écoute sur des systèmes de haute-fidélité modernes permettant de retrouver voire de surpasser les effets du live – montre que le Festival ne tient souvent que grâce à un nombre très réduit d’artistes référents. Présent dès 1951 pour Parsifal, le ténor tient sur la Colline vingt années durant. Siegfried dès 1953, il interprète aussi certaines années les rôles de Tristan ou Walther, voire même Froh ou Siegmund. Un seul être vous manque et tout est compliqué. en 1961 et 1962 est certes un bon Siegfried, mais il ne possède plus les mêmes qualités. Après 1953 et le dernier Tristan de pour Bayreuth, Windgassen tient seul ce rôle jusqu’en 1970, et lorsqu’il faut un soir le remplacer, c’est par le bien peu fascinant Hans Beirer.

L’étude des sopranos atteste des mêmes résultats : une fois et moins vaillantes et alors que ou Elisabeth Grümmer sont sur des rôles moins lourds, il ne reste pour Isolde et Brünnhilde que pendant plus de dix ans. Chez les barytons, quand n’est pas là, Wotan revient à des chanteurs moins marquants, sans que jamais la raison n’en soit l’incapacité de Bayreuth à attirer les meilleurs éléments du moment : il suffit de regarder les distributions de Solti et Karajan à l’époque pour constater qu’ils doivent choisir exactement les artistes précités pour parfaire leurs propres enregistrements studios. L’effet de mythe vient sans doute aussi en partie du fait qu’un effet de creux est perceptible à partir des années 1970, mais tout simplement parce qu’il manque un ténor, un baryton et une soprano de référence ; les rôles plus simples de Lohengrin, Parsifal ou Elsa n’ont jamais posé problème.

L’exceptionnelle qualité du siècle

Les derniers Ring dirigés par Kirill Petrenko, les récents Lohengrin d’Andris Nelsons, Parsifal de Daniele Gatti ou Fliegende Holländer et Tristan du directeur musical actuel Christian Thielemann, l’exceptionnelle Brünnhilde de , les derniers Lohengrin, Walther et Parsifal de Klaus Florian Vogt et maintenant les Tristan et Siegfried d’ après ceux de , illustrent une période de chefs et chanteurs exceptionnels pour Wagner, largement au niveau de ceux des années 50 et 60. Le son n’est plus le même car la technique de chant s’est modifiée, alors qu’en fosse la dynamique et l’énergie d’un Boulez sont passées par là, quand l’introspection d’un Knappertsbusch ne fait plus partie de notre monde, mais les orchestres et les chœurs sont bien plus à même de traiter ces partitions qu’il y a cinquante ans.

Croire que d’autres ont vécu à une période plus idéale que la sienne est révélateur d’un malaise qui masque souvent les merveilles disponibles pour soi. Les récentes productions de Munich, Berlin, Milan, Londres ou New-York comme les exceptionnelles réussites du dernier Bayreuth démontrent pourtant qu’il faut aujourd’hui se tourner autant vers les salles que vers le son d’un système hi-fi pour vivre de grandes soirées wagnériennes. Comme l’écrivait Zweig, les instants les plus grands sont toujours au-delà du temps.

1 pour la Walkyrie de Salzbourg à Pâques en 2017 lors de la reconstruction d’une mise en scène de Karajan, les artistes ont modernisé les costumes et ajouté des effets vidéos tant la proposition ne tenait plus pour un spectateur contemporain.

 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction. 

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  • Martin Antoine

    Article très interessant remettant les pendules à l’heure.
    Mythe fondateur de Richard Wagner au disque ( moyen le plus facile pour aborder cet univers ) les années 50/70 sont aujourd’hui parées de tous les superlatifs .
    L’analyse de VG montre pourtant que les distributions actuelles n’ont pas grand chose à envier à celles de cet « age d’or » .
    Les chanteurs du Ring Chéreau/Boulez ne sont pas meilleurs ( quid de M Jung dans Siegfried par ex ) que ceux des derniers étés bayreuthiens .
    La musique est toujours là, étreignante et on a eu la gorge nouée lors de la retansmission récente du Parsifal de Bastille ; merci France Musique .

  • Philippe Hemsen

    J’aime énormément les avis et jugements tranchés de l’auteur, concernant les mises en scène ! Sans vouloir défendre à tout crin les productions de Wieland et Wolfgang Wagner, je constaterais tout de même que la production de Lohengrin réalisée par ce dernier a été récemment reprise, intégralement, à Prague, avec énormément de succès… Que l’avis selon lequel la Walkyrie de Salzbourg à Pâques en 2017 n’a pas respecté les décors et costumes d’origine parce que « la proposition ne tenait plus pour un spectateur contemporain » est pour le moins stupéfiante, quand on voit quel succès ont pu remporter des productions comme celle de La Flûte Enchantée dans les décors d’origine reconstruits, à Berlin, ou bien encore Le Ring de Wagner, précisément, dans des décors ultra-naturalistes, à Seattle… Je pourrais citer bien d’autres exemples, qui s’écartent radicalement des « canons » du « Regietheater » et remporte l’adhésion du public… Il faudrait tout de même bien qu’un jour on sorte de cette légende, selon laquelle les « adaptations scéniques » des oeuvres du XIXe et XXe siècle constituent la seule solution digne d’une modernité dont on se demande ce qu’elle est au juste et en quoi elle consiste.

  • Gerlan

    Étant septuagénaire, j’ai eu la chance de voir plusieurs fois, et dans des rôles différents, Nilsson, Windgassen et Rysanek. Et bien je peux vous confirmer que , sur le plan vocal au moins, l’âge d’or de Bayreuth a bien existé. J’ai vu aussi les chanteurs d’aujourd’hui que vous citez. Si je mets à part le hurleur épouvantable (type Beirer) qu’est Schager, j’aime bien Gould, Vogt et Stemme. Mais aucun n’arrive à la pointure des trois cités plus haut. Parmi les chanteurs contemporains, une seule chanteuse peut se comparer à ces glorieux aînés : Waltraud Meier, que vous ne citez pas, mais dont la carrière s’achève hélas à Bayreuth sur un Lohengrin épouvantable scéniquement, et qui fait, lui, bien regretter Wieland Wagner.

  • tutu tutu

    si je vous comprends bien aussi : il y a eu un âge d’or parce qu’on a pu enregistrer (et donc pas d’âge d’or avant guerre parce que les conditions techniques n’étaient pas au niveau) ? Mais cet âge d’or est désormais révolu parce qu’on enregistre mieux aujourd’hui (et que les chaîne hi-fi permettent de repérer les défauts des anciens enregistrements) ??

  • M. Rignault

    Il est curieux (je n’ose pas dire : de mauvaise foi) de dénigrer les productions de Wieland Wagner et de citer pour exemple… une production de Karajan ! Celui-ci n’a jamais, y compris en son temps, été considéré comme un grand metteur en scène, et encore moins comme un innovateur.
    Par ailleurs, certes, si on enlevait Hotter, Varnay, Windgassen, Greindl, Neidlinger au Neues Bayreuth, vocalement, il ne restait plus grand-chose. D’accord. Mais, si par exemple une Eva-Maria Westbroek peut aujourd’hui être considérée comme une héritière d’Astrid Varnay, qui rivalise avec Hotter aujourd’hui ? Qui rivalise avec Windgassen ? Qui rivalise avec Greindl ? Dans le monde des basses, et celui des ténors héroïques, aucun chanteur actuel, s’il avait vécu il y a soixante ans, ne serait sorti de sa troupe provinciale.
    Enfin, je rejoins un commentateur précédent pour remarquer que vous semblez corréler « l’âge d’or » à la qualité technique de l’enregistrement. À ce compte-là, vous n’avez plus qu’à dire que Mariah Carey chante mieux que Rosa Ponselle.
    Je préfère donc considérer cet article comme un « troll » que comme un article de fond sérieux…

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