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Bruno Mantovani en résidence au Festival Messiaen

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

La Grave. Festival Messiaen au pays de la Meije, du 28-VII au 5-VIII-2018
Œuvres d’Olivier Messiaen (1908-1992), Bruno Mantovani (né en 1974), Edison Denisov (1929-1996), Igor Stravinsky (1882-1971), Claude Debussy (1862-1918), Ivan Wyschnegradsky (1893-1979), Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Thomas Lacôte (né en 1981), Pascale Criton (né en 1954)
Ensemble Orchestral Contemporain, direction : Daniel Kawka ; Pascal Contet, accordéon ; Chœur Spirito, direction : Nicole Corti ; Marie Vermeulin, piano ; Nathalie Forget : ondes Martenot ; Quatuor Voce ; Duo Xamp ; Fanny Vicens et Jean-Étienne Sotty, accordéon ; Anne Le Bozec et Flore Merlin, piano

ColinSamuels-2018-07-28-2646_21h_La_Grave_HR_002Foisonnante et plurielle, incluant conférence, colloques et journée d’étude, la 21ᵉ édition du festival Messiaen au pays de la Meije accueille , trop jeune pour avoir été l’élève de Messiaen mais fidèle du festival depuis 2009. Il est le compositeur en résidence et insuffle à cette manifestation un élan et une énergie que sa musique (seize œuvres sont à l’affiche dont une création mondiale) ne saurait démentir.

Compositeur, chef d’orchestre et directeur du CNSMD de Paris, multiplie les activités avec le même geste virtuose et tenace qu’il imprime dans sa musique. Avec 114 opus à son catalogue, il a abordé tous les genres de la création sonore, y compris le ballet, et si les nouvelles technologies, trop chronophages, interviennent peu dans son écriture, la pensée de l’électronique habite son univers, comme en témoigne sa dernière création pour accordéon et ensemble, donnée sous la voute réverbérante de la Collégiale de Briançon.

L’ (EOC), sous la direction de son chef , a mis deux œuvres de Mantovani à son programme, à côté de Denisov (Femme et oiseau) et Messiaen (Trois petites liturgies de la Présence Divine). Écrit à l’âge de 25 ans, D’un rêve parti pour six instruments fait valoir les scansions rythmiques de la techno avec une frénésie du mouvement et une ingénierie de l’écriture qui galvanisent, même si l’acoustique trop généreuse n’en restitue pas tous les contours. Cadenza n°2, donnée en création mondiale, mesure le chemin parcouru. L’œuvre met sur le devant de la scène l’immense accordéoniste , fidèle interprète du compositeur à qui celui-ci dédie l’œuvre. Après Cadenza n°1 pour percussion et ensemble, créée en avril dernier à la Philharmonie de Paris, Cadenza n°2 est « un solo pour accordéon prolongé par 16 instruments » nous dit le compositeur. L’ensemble instrumental confère l’aura spatiale du soliste via une écriture ciselée, inventive et énergétique. allie puissance du jeu et virtuosité, déployée notamment dans une cadence très physique exploitant l’effet stéréophonique des deux claviers de l’accordéon. L’EOC ne démérite pas, sous le geste très investi de .

ColinSamuels-2018-08-01-6516-Pano_21h_Briancon_HR_028Les Trois petites Liturgies de la Présence Divine, données en seconde partie, invitent, aux côtés de l’EOC, le Chœur Spirito, phalange lyonnaise préparée par , ainsi que au piano et Nathalie Forget aux ondes Martenot : autant de forces vives pour l’exécution de l’œuvre la plus populaire de Messiaen, qui souffre malheureusement ce soir des effets néfastes de l’acoustique, entrainant le déséquilibre des plans sonores et l’incompréhension du texte, noyé dans la réverbération.

À la salle du Dôme de Monêtier-les-Bains cette fois, on retrouve, comme chaque année depuis huit ans, les étudiants du DAI (Diplôme d’Artistes Interprètes pour le répertoire contemporain), une classe du Conservatoire supérieur de Paris, créé par Bruno Mantovani en 2010, mettant la musique d’aujourd’hui au centre de l’apprentissage des jeunes interprètes. S’il est venu plusieurs fois pour diriger cet ensemble, Mantovani est cette année inscrit à leur programme, à côté de Sofia Goubaïdulina, , Steve Reich et Missy Mazzoli, compositrice américaine dont Ecstatic Science est donné en création européenne. Jean-Baptiste Bonnard débute le concert au marimba, avec Moi, jeu…, pièce « égocentrique » lance Mantovani, qui vient, tout au long du festival, présenter chaque œuvre à l’affiche, avec la verve et l’esprit facétieux qui le caractérisent. De fait, très mantovanienne, l’œuvre superbe met en valeur la séduction sonore de l’instrument et ses capacités multiples de résonance et de dynamique, au fil d’une trajectoire éminemment libre mais toujours sous contrôle. Des qualités que l’on retrouve dans son Quintette pour Bertold Brecht unissant la harpe au quatuor à cordes. L’écriture solistique et l’énergie cinétique qui s’y déploient servent la dimension dramaturgique d’une partition tout en relief, qui mobilise les ressources virtuoses de nos cinq interprètes très réactifs.

C’est dans l’église bien sonnante du Chazelet, à 1 800 mètres d’altitude, que le donne un des très beaux concerts de cette édition. Au programme, Igor Stravinski (Trois pièces pour quatuor à cordes), Debussy et le Quatuor n°2 de Bruno Mantovani, une œuvre qui lui est chère entre toutes, comme il le confie à Gaëtan Puaud, directeur du festival. Dès les premières minutes du concert, on est captivé par le son et le grain singulier des Voce, qui vont donner une interprétation exemplaire du Quatuor de Debussy, servi par une acoustique idéale. Dans son Quatuor n° 2 (2014), Mantovani se révèle maître du mouvement et de la texture, au sein d’une écriture portée par l’action des processus. Traité comme un instrument à 16 cordes qui investit toute l’étendue de son registre, le quatuor se désolidarise dans la dernière partie, laissant le jeu solistique et l’arabesque mantovanienne se déployer avec l’élégance et l’acuité sonore que leur confèrent nos formidables interprètes.

Les musiciens du festival n’avaient jamais encore posé leur pupitre dans l’église de La Salle-les-Alpes, superbe édifice dominant la vallée, qui accueille cette année le , et , un couple d’accordéonistes (à la scène comme à la ville) possédant deux instruments à quart de ton. Seule et sur son accordéon chromatique d’abord, joue 8’20 chrono (2007), une pièce redoutable de Bruno Mantovani visant la complexité à travers la superposition des strates rythmiques. Après les Trois pièces de Petrouchka de Stravinsky (transcrites par nos deux interprètes) suivies d’œuvres de Denisov et Wychnégradsky, c’est dans l’aventure microtonale, voire ultrachromatique (jusqu’au douzième de ton !), que s’embarquent les deux instrumentistes avec la pièce de , Wander Steps, pour deux accordéons microtonals, création mondiale et commande du festival Messiaen. La compositrice nous fait pénétrer au cœur du son via une musique d’ondes aux mouvements infimes. Interprètes et performeurs, les deux accordéonistes doivent réagir aux modes de vibration de l’acoustique des lieux, dans une propagation lente et enveloppante du son. Le résultat sonore est inouï et à fleur d’émotion pour qui vit cette expérience d’écoute immersive.

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Dans l’église de La Grave enfin, le concert à deux pianos d’ et – des interprètes fidèles du festival (cf notre article 2017) – couvre pratiquement toutes les orientations de l’édition 2018, avec Debussy, Stravinsky, Mantovani et la création mondiale de Uchronies (1) (commande du festival Messiaen) de Thomas Lacôte. Après En Blanc et Noir de Debussy, les deux interprètes se lancent dans Tourbillon de Mantovani, une pièce au titre prémonitoire, où tout tourne, trémole et virevolte sous les doigts des deux pianistes éblouissantes. Mantovani y dessine des trajectoires vertigineuses gagnant les registres extrêmes du piano, cherchant à créer, à travers la vitesse et la résonance des deux claviers, l’illusion de sonorités microtonales. Moins virtuose mais tout aussi visionnaire, Uchronies (1) de Thomas Lacôte (compositeur, pédagogue et organiste à l’église de La Trinité) concentre mystère (celui du titre), tension, plénitude sonore et silences abyssaux. Le compositeur spécule sur la forme à partir d’éléments sonores très contrastés : impacts sombres, résonnant dans le grave, et nappes sonores frémissantes dans l’aigu des deux pianos, des éléments qui sont tout à la fois développés et articulés selon différentes stratégies et directions imprévues. C’est dans ce labyrinthe sonore que nous conduisent les deux pianistes, maintenant le suspens et la qualité de l’écoute durant toute la trajectoire.

La transcription pour deux pianos de la Symphonie de Psaumes de Stravinsky, réalisée par , est une rareté que les deux interprètes nous offrent au terme de ce concert pléthorique. Magnifiquement défendue, cette transcription/recréation nous livre une version très/trop désincarnée du chef d’œuvre stravinskien.

Crédits photographiques : © Colin Samuels

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