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Ombre et lumière sur le Festival de Besançon

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital, Musique symphonique

Besançon. Cathédrale Saint-Jean. 9-IX-2018. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Vêpres ; Éric Tanguy (né en 1968) : Du fond caché de la clarté ; Patrick Burgan (né en 1960) : Soleils (extraits). Adrian Sîrbu, chant byzantin. Compagnie La Tempête, direction : Simon-Pierre Bestion

Théâtre Ledoux. 11-IX-2018. Édouard Lalo (1823-1892) : Ouverture du Roi d’Ys ; Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Concerto pour piano et orchestre n° 5 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Symphonie n° 4. Bertrand Chamayou, piano. Orchestre National de France, direction : Emmanuel Krivine

Auditorium Jacques Kreisler. 17-IX-2018. Rencontre entre Philosophie et Musique. Michel Onfray, philosophe ; Eric Tanguy, compositeur ; Albane Carrère, mezzo-soprano ; Suzana Bartal, piano.

Kursaal. 14-IX-2018. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Dixit Dominus ; Ode pour sainte Cécile. Anne Montandon, soprano ; Annina Haug, alto ; David Munderloch, ténor ; Jean-luc Waeber, basse ; Clara Meloni, soprano. Ensemble Orlando Fribourg, direction : Laurent Gendre

Kursaal. 15-IX-2018. Claude Debussy (1862-1918) : Prélude à l’après-midi d’un faune ; Hector Berlioz (1803-1869) : Les Nuits d’été op. 7 ; Eric Tanguy (né en 1968) : Concertino pour hautbois et ensemble ; Maurice Ravel (1875-1937) : Le Tombeau de Couperin. Albane Carrère, mezzo-soprano ; Fabrice Ferez, hautbois. Orchestre Victor Hugo Franche-Comté, direction, Jean-François Verdier

Kursaal. 16-IX-2018. Eric Tanguy (né en 1968) : Sinfonietta ; Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Concerto pour violoncelle n° 1 op. 33 ; Aaron Copland (1900-1990) : Appalachian spring ; Manuel de Falla (1876-1946) : L’amour sorcier, suite d’orchestre (deuxième version). Edgar Moreau, violoncelle. Orchestre de Chambre de Lausanne, direction : Joshua Weilerstein

Eric_Tanguy-par-Vahan_MardirossianNon, comme tient à le souligner en ouverture la nouvelle Présidente de son festival, « Besançon n’est pas une belle endormie », ainsi que le prouvera une 71e édition vivifiée par quelques mémorables mises en lumière autour de la résidence, pour deux années, d’.

« Le ciel n’est pas misogyne » constate également Myriam Grandmottet à la Rodia, sous la ligne de crête de la Citadelle de Vauban, le soir du concert gratuit offert depuis huit années. Dans un émouvant et hilarant discours inaugural à la tête d’une présidence qui aura été jusque là sérieusement masculine, elle se fait aussi l’avocate d’une vraie salle de concert. Il est vrai que, sans prétendre rivaliser avec la pompe voisine de l’auditorium dijonnais, une salle de type Arsenal messin serait une plus-value de choix pour une ville qui vit naître, en 1948, un des premiers festivals français. Sept décennies plus tard, certains artistes pourtant confirmés font encore les frais de ce déficit acoustique.

Tempête à Besançon

Ce n’est pas le cas de , qui, après avoir ébloui le Festival Berlioz, sème avec son ensemble La Tempête dans l’ordonnance de l’auguste Cathédrale Saint-Jean : les spectateurs se font face autour d’un ring central, focus matriciel de chanteurs explorateurs. Quelques mouvements (on n’oubliera pas de sitôt les femmes regardant les hommes tomber au bout de leurs avant-bras), quelques sources lumineuses inédites faisant naître des colonnades et des contre-jour. Mais c’est musicalement que La Tempête souffle le plus spectaculairement. Comme au Festival Berlioz avec les luxuriantes Vêpres monteverdiennes, le même magnétisme naît du dépouillement a cappella de celles de Rachmaninov, totalement réinterprétées par le jeune chef français. Souhaitant rattacher l’œuvre à ses racines orthodoxes, le chef fait appel à un chantre byzantin, l’impressionnant Adrian Sîrbu. Il fait tenir à ses formidables chanteurs des bourdons de mantra. Le temps et l’espace ainsi sollicités, la chronologie des numéros bouleversée, ces Vêpres réussissent même l’audacieux croisement contemporain de deux compositions d’Eric Tanguy (Du fond caché de la clarté, sur un poème d’) et de (Soleils). La soirée conclue par le bis d’un Bogoroditse à tirer les larmes fera planer son ombre sur les huit jours du festival.

L’osmose Chamayou/Krivine/Saint-Saëns

Ombre portée sur le concert du National de France sous la baguette de son nouveau chef Emmanuel Krivine. Malgré une formidable Ouverture du Roi d’Ys pour clamer le luxe et l’excellence tranchante (quels cuivres !) de la phalange, l’impeccable Quatrième de Brahms souffre d’un certain autoritarisme à l’image des derniers accords expédiés de la passacaille finale mais surtout de l’acoustique désespérément sèche du Théâtre Ledoux. L’on emportera de la soirée le souvenir d’un Concerto « Égyptien » idoine de Saint-Saëns sous les doigts sans emphase d’un très à l’écoute : un dialogue virtuose et fécond (gravé sur un récent disque Erato) entre pianiste et chef et qui redonne lustre à un compositeur méjugé.

Des instruments anciens à l’ancienne

C’est à l’Ensemble Orlando de Fribourg et à son très alléchant programme Haendel (Dixit Dominus et Ode à Sainte-Cécile) que l’ombre portée de La Tempête sera la plus fatale. Le label « sur instruments anciens » ne fait pas le printemps, à l’image d’un théorbe plus visible qu’audible. Gagne assez vite l’impression de remonter dans le temps (celui d’avant la révolution baroque) face au geste artistique d’un bien scolaire, de surcroît terni, dans le Dixit, par une mise en route problématique aux cordes aiguës, et plus encore par des fins de numéros tombant à plat. Le chœur, duquel s’échappent des solistes valeureux mais un peu inégaux, assure sa prestation avec vaillance. On monte encore d’un cran pour l’Ode avec la voix donnée à un violoncelle solo d’une profonde ampleur, et surtout avec le timbre très pur de . Le ténor David Munderloch, malgré une touchante fougue à la dans les passages sonores, manque quant à lui de graves dans la confidence.

Rencontre au sommet

OTBrève rencontre (une heure) entre Philosophie () et Musique (). Brève mais intense sur le triple plan philosophique, musical et humain. La musique a uni les deux hommes devenus amis. Hauteur de vue, bienveillance, humour toujours. Échangeant autour de leurs outils respectifs, les mots et les notes, avec un tacle espiègle pour cette « école allemande qui, jusqu’à Boulez », a fait trop longtemps de l’ombre à cette ligne claire du chant français dans laquelle s’inscrit Tanguy. Les deux hommes font mouche dans l’art de la transmission. Sans pathos, ils plongent dans l’intime de leur expérience du deuil (« C’est le deuil qui nous fait et non l’inverse », affirme l’athée Onfray tandis que le malicieux Tanguy préfère se définir comme « espérant » : « espérant qu’il y a quelque chose après la mort, afin que l’on puisse continuer à discuter entre amis… » )

Ce questionnement sur l’après introduit tout naturellement la création mondiale attendue de Requiem pour deux âmes simultanées, qu’Éric Tanguy a composé sur un texte écrit par après les décès très rapprochés des parents du compositeur. La concision de la pièce, pour voix et piano, n’a d’égale que sa densité. Les mots, savant dosage de pudeur et de décomplexion, avec jusque ce qu’il faut de répétitions, mènent du lancinant des berceuses à une conclusion bouleversante (« et ils devinrent musique ») qui fait de deux inconnus des Tristan et Isolde entrés en quelques minutes dans notre histoire. Magnifique transmetteuse elle aussi est , belle révélation du festival 2018. La chanteuse, dialoguant avec le piano lumineux et aérien de , est une diseuse gourmande, héraut de cette ligne claire du chant français saluée ce soir de Debussy à Poulenc. Grand moment, duquel on n’aura garde d’oublier le malicieux conseil du professeur de Tanguy à son élève : « Deviens ton propre professeur. »

et la ligne claire du chant français

ACIntrigué par la jeune mezzo soprano, l’on se rend à son rendez-vous des Nuits d’été. Sa Villanelle introductive, soutenue par un alerte et inventif (on y décèle encore des sonorités inédites) est un bijou, jusque dans un charmant lapsus parti en éclaireur du Spectre de la rose : les roses remplacent les fraises dans le panier de la dernière strophe ! Une simple main glissée sur le long du cou accompagne une voix dont le fruité glisse avec grâce vers le grave, enivrée du sublime des notes de la plus belle mélodie française (regrettons une fois encore la « surdité » de , comme bien de ses confrères, face à la merveilleuse partie de harpe à partir de « ce léger parfum est mon âme »). On ne chipotera pas à Albane Carrère l’ultime grave de « linceul », ni ne demandera l’impossible sur L’île inconnue, sur les écueils de laquelle (cette fameuse « fleur d’Angsoka », cet orchestre insubmersible) s’est engloutie la diction de plus célèbres consœurs, et l’on saluera la très belle prestation d’une jeune chanteuse à suivre. Plus que le très respectable cadre de ce concert dédié à la musique française (Debussy ouvre, le temps de chauffer le cor du faune, tandis que Ravel clôt assez classiquement), on retiendra la virtuosité du Concertino d’Éric Tanguy comme celle de  : ce dernier fêté par trois fois, dès le discours introductif de Jean-Michel Mathé, Directeur du Festival, dès son entrée en scène et bien sûr, ce qui est plus mérité, à l’issue du petit quart d’heure d’une œuvre qui, à l’instar de la Tzigane ravélienne, expose en préambule le jeu brillant et très engagé du remarquable hautboïste bisontin, rejoint par la technicité précise de quatorze instrumentistes du Victor Hugo.

Deux merveilleux musiciens

Le public qui s’est rué au Kursaal pour et le son de son magnifique violoncelle (quels aigus !) dans les chiches 18 minutes du Concerto n°1 de Saint-Saëns ne s’attendait pas à faire une dernière belle découverte : le talent évident du jeune chef américain à la tête d’un quant à lui à l’aise dans tous les répertoires : hyper rythmique dans un Appalachian spring de Copland analytique, brandi en étendard d’une certaine idée de l’intelligence américaine ; hyper bienveillant face à un public qui applaudit après le premier mouvement de la spectaculaire Sinfonietta de Tanguy (sorte de Tapiola extraverti né de la plume d’un compositeur aimant à dire que Sibelius est son «grand-père ») ; possédé par la Suite de l’Amour sorcier, faisant jouer le public avec la Passacalle de Boccherini en bis. Un public (où s’est mêlé une délégation de Charlottesville, ville jumelée avec Besançon) auquel l’Américain s’adresse également, professant sa croyance, par-delà de légitimes inquiétudes venues d’Outre-Atlantique, en le pouvoir de la Musique.

Crédits photographiques : © Yves Petit. Eric Tanguy : © Vahan Mardirossian

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