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L’Histoire du soldat de Stravinsky, les lignes de forces

stravinsky ramuz 42Il y a exactement cent ans, le 28 septembre 1918, le Théâtre de Lausanne crée en ses murs, sous la direction d’, L’Histoire du soldat d’. Âpre et allant droit à l’essentiel, universel et pourtant bien ancré dans son époque, cet « espèce de petit théâtre ambulant » affirme la démarche de distanciation du compositeur, ici véritable magicien du rythme.

Au même titre que de nombreux membres des Ballets russes, se voit contraint à l’exil face à la Première Guerre mondiale et aux évènements en Russie. De 1914 à 1920, sa terre de refuge est donc la Suisse, période où le souvenir de son pays natal hante ses compositions. La situation précaire du musicien traduit les choix effectués pour L’Histoire du soldat. Plus d’orchestres monumentaux comme pour L’oiseau de feu (1909-1910), Petrouchka (1910-1911) et Le Sacre du Printemps (1910-1913), Stravinsky manque de moyens et va droit à l’essentiel avec un orchestre bien plus restreint auquel il réserve durant les trente-cinq minutes de L’Histoire du soldat, un traitement bien singulier.

Une instrumentation dépouillée

C’est toujours au second degré que l’auditeur doit apprécier l’ensemble des sept instrumentistes dont une clarinette, un basson, un cornet à pistons, un trombone, un percussionniste, un violon et une contrebasse. Cet effectif instrumental dépouillé, s’accentue par le vide entre les registres de chaque famille d’instruments. La pittoresque fanfare lors de la marche du soldat, première scène de l’ouvrage, est le moment le plus caractéristique de cette démarche, la musique s’écartelant entre le registre suraigu de la clarinette et les graves du trombone et du basson, le violon martelant de son côté des double-cordes à contre-temps comme un instrument à percussion, complétant le pas de marche de la contrebasse. Ce n’est pas la plénitude d’une confortable et moelleuse polyphonie qui est ici recherchée, mais bien la mise à nu de lignes de forces qui donne l’occasion à chaque instrumentiste de tenir à un moment ou à un autre, le rôle de soliste : « Je ne voyais pas d’autre solution que de m’arrêter à un groupe d’instruments, à un ensemble où puissent figurer les types les plus représentatifs, l’aigu et le grave, des différentes familles instrumentales. Pour les archets : le violon et la contrebasse, (son registre étant le plus étendu) le basson ; pour les cuivres : la trompette et le trombone ; enfin la percussion manipulée par un seul musicien, le tout, bien entendu, sous la direction d’un chef. Autre chose encore me rendait cette idée particulièrement attrayante, c’est l’intérêt que présente pour le spectateur la visibilité de ces instrumentistes ayant chacun à jouer un rôle concertant. Car j’ai toujours eu horreur d’écouter la musique les yeux fermés, sans une part active de l’œil… » (Stravinsky)

Introduites par une marche, les six scènes de L’Histoire du soldat s’entrecoupent de deux intermèdes. D’abord réduit au second rôle puisque la parole y est prépondérante, la musique réitérant par intermittence les mêmes fragments, s’accorde finalement au pas de marche, pour se déployer en questions sans réponse prenant finalement l’emprise sur le drame en ayant enfin le dernier mort sur le soldat vaincu par le diable. Savantes ou populaires, les danses à la mode comme le tango et le ragtime, côtoient la valse et le choral, donnant la sensation d’un cabinet de curiosité musical, à l’origine de cette distanciation du drame.

Stravinsky, magicien du rythme

Tandis que le soldat Joseph déambule littéralement au rythme de la marche qui jalonne l’ensemble des scènes, la marche du soldat et sa scansion élémentaire à la contrebasse conditionnant la moindre action du soldat, le diable se travestit constamment, sollicitant à un haut niveau la virtuosité des musiciens tout comme l’attention de l’auditeur. Hésitations saugrenues ou austères, répétitions lancinantes ou brusques écarts rythmiques, les couleurs sonores tranchent et les harmonies grincent.

Asymétries et polyrythmies jalonnent admirablement l’ouvrage : dans son préambule avec la combinaison des unités métriques entre trois et six croches des instruments à vent et le mouvement de balancier obstiné de la contrebasse ; dans la quatrième scène qui fait office de joyeuse synthèse en brassant les matériaux déjà entendus, variés, combinés, permutés d’un instrument à l’autre dans une combinaison polyphonique se révélant être de clou de la rythmique combinatoire de L’Histoire du soldat. Ce surprenant brassage se retrouve aussi dans l’énergie de danses qui font alors fureur en Europe : le tango, la valse ou bien encore le ragtime qui amène Stravinsky à s’intéresser au jazz, autre multiplicité qui caractérise particulièrement l’ensemble de la production du compositeur.

Screen-Shot-2018-07-12-at-8.49.32-AM-1592x1125Un conte universel, une seconde distanciation

Le livret de Charles Ferdinand Ramuz se base sur un conte, Le déserteur et le diable, tiré du monumental recueil d’Afanassiev, équivalent russe du recueil de contes des frères Grimm. Avec la complicité de Stravinsky, le librettiste dépouille l’ouvrage littéraire de toute connotation russe trop appuyée pour en faire un conte universel : « Il s’agit d’une pièce, au sens très large du mot, à laquelle mes amis, M. Igor Stravinsky, M. René Auberjonois et moi sommes en train de travailler, et qui, d’un genre très nouveau et n’usant que de moyens très simples, m’a semblé destinée, si je m’en réfère aux résultats déjà acquis, à provoquer la plus vive curiosité. Cette pièce, si le nom convient, consiste en une suite et parfois une fusion de lecture de scènes parlées mimées et dansées avec des parties de musique : quelque chose comme une « lanterne magique animée », un petit orchestre, quelques acteurs. » (Lettre de Charles Ferdinand Ramuz à Werner Reinhart).

Au final, ce pacte faustien miniature, sans grandiloquence, se limite à trois acteurs et une danseuse. Le soldat Joseph rentre au pays en faisant le chemin à pied, au pas, en s’accompagnant de son violon. Il croise le diable qui lui fait miroiter fortune en échange de son âme. Le jeune homme lui donne son violon et se rend compte une fois fortune faite, qu’il lui manque l’essentiel. Il arrive à reprendre son âme au malin et avec son violon, séduit une princesse. Prince mais toujours insatisfait, le jeune Joseph manipulé perd tout et voit le diable triompher.

Mais même si un héros soldat d’infanterie aurait pu facilement évoquer les hommes partis au combat en 1918, année de la création de L’Histoire du soldat, Stravinsky rompt radicalement toute identification possible en dissociant régulièrement les voix de l’individu qu’elles représentent et en positionnant le narrateur dans l’action. Lié à une époque par sa conceptualisation et sa mise en œuvre, mais universel et prônant la distanciation, multiplicité de musiques populaires et savantes, de rythmes et d’ambiances tout en réussissant à maintenir une cohérence faisant foi, L’Histoire du soldat combine des richesses opposées en théorie, mais véritablement complémentaire une fois mises en musique.

Crédits photographiques : Image de une © Gerogia State University ; Ramuz et Stravinsky © Image libre de droit

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