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Le Chostakovitch de salon de Mikhaïl Pletnev

À emporter, CD, Musique symphonique

Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n° 4 en do mineur op. 43 ; Symphonie n° 10 en mi mineur op.93. Russian National Orchestra, direction: Mikhail Pletnev. 2 CD Pentatone Music PTC 5186 647. Enregistré à la Philharmonie 2 de Moscou du 9 au 16 février 2017. Livret bilingue anglais-allemand. Durée : 74:47, 57:43

 

81gvd9yaNFL._SX522_Dans le cadre du cycle Chostakovitch réalisé par le label Pentatone, et l’ nous livrent, avec cette dernière parution, une bien pâle interprétation des symphonies n°4 et n°10. Loin de la hargne pugnace ou de la vindicte plus apollinienne de certaines interprétations de référence, la lecture du chef russe parait, ici, bien loin du compte avec ce Chostakovitch de salon, édulcoré et trop policé.

Crainte et répugnance, deux thèmes qui président à la composition et à la création de ces deux symphonies. La Symphonie n° 4 dut attendre 25 ans avant d’être créée en 1961 par Kondrachine. Achevée en 1936, elle fut mise de côté par Chostakovitch qui craignait que sa modernité ne lui attire les foudres du régime et ne réactive les accusations de formalisme dont il fut l’objet dans la Pravda après l’opéra Lady Macbeth de Mensk. La Symphonie n° 10, créée en 1953 par Mravinski, l’année de la mort de Staline, témoigne, quant à elle, des souffrances endurées et de l’aversion du compositeur pour le régime.

Dès le premier mouvement de la Symphonie n°4, Allegretto poco moderato, tout est dit…Phrasé lourd et trop policé, tempo d’une accablante lenteur, progression poussive où l’affliction remplace la tension. Une lecture assez introvertie qui se situe à mille lieux du phrasé acéré et chaotique et de l’expressionnisme affirmé du créateur de l’œuvre. La bourrasque de cordes caractéristique de ce premier mouvement ne devient, ici, qu’un doux zéphyr n’alimentant aucune convulsion orchestrale. Les dissonances paraissent bien timides et la marche inexorable conclusive ressemble à une promenade de santé… Le deuxième mouvement ne rassure pas, le Moderato con moto manque d’ironie acide malgré les belles performances solistiques des vents. Dans le dernier mouvement, la Marche funèbre, ni terrifiante, ni sardonique, confine rapidement à l’ennui, la valse passe quasiment inaperçue, et l’étrange musique des sphères de la coda, totalement déshabitée, prend des allures de trou noir !

Si la lecture de la Symphonie n° 4 ne peut laisser indifférent par les étonnants et discutables partis-pris d’interprétation de Mikhail Pletnev frôlant souvent le contre-sens, la Symphonie n° 10 souffre moins de critiques en bénéficiant d’une lecture plus conforme à l’esprit de l’œuvre par son pessimisme et son climat lugubre. Hélas, à défaut d’originalité, cette vision n’apporte rien de nouveau… Si les tempi paraissent plus raisonnables, le phrasé plus éloquent, c’est encore dans la performance orchestrale de l’ONR que réside le seul intérêt de cette version. Ce qui paraît finalement assez peu à ce niveau d’exigence…

Une interprétation qui trouvera difficilement sa place dans l’imposante discographie déjà consacrée à ces œuvres.

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  • Michel LONCIN

    « Du Chostakovitch de salon » … Etonnant de la part d’un chef russe (cela le serait bien moins de la part d’un occidental qui, très probablement, aurait tendance à « amabiliser » Chostakovitch … le rendre « occidentalement correct » comme cela n’est devenu que trop souvent le cas) … C’est qu’il ne faut JAMAIS oublier que, si longtemps MEPRISEE en Occident (notamment par Pierre Boulez, le « pape » du modernisme qui, dans ce cas précis, s’est trompé sur toute la ligne !), la musique de Chostakovitch, inlassable chronique témoignant de la “trivialité tragique” de la vie dans l’Union Soviétique stalinienne et post stalinienne, oppose, avec une rage que rien ne « modère », des éléments inconciliables : des stridences futuristes à des pages extatiques, des dissonances brutales (n’en déplaise à Boulez, elles foisonnent dans ce langage « tonal » !) à des apaisements ambigus … Et toujours cette tension perceptible dans chaque mesure, précipitant la musique dans un gouffre que « l’occidental » s’avère INCAPABLE d’appréhender attendu qu »il n’a connu « que » quelques années de nazisme quand le russe, lui, a vécu pendant 73 années dans un nihilisme infernal !!!

    Ce qu’il faut craindre de la part de ces Russes « s’occidentalisant » c’est précisément qu’ils « n’allègent » Chostakovitch jusqu’à en faire ce musicien « de salon » … « popularisé » auprès des masses incultes qui ne connaissent de lui que la « valse » de la Deuxième suite pour orchestre de jazz (dont la géniale orchestration leur est néanmoins inaccessible !) ayant servi de support à une campagne publicitaire … « à l’occidental » !!!

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