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Entretien
Compositeur
Jean-Philippe Bec

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Ancien élève de Gérard Grisey, Thierry Escaich, Marc-André Dalbavie ou Jean-François Zygel, Jean-Philippe Bec, ancien pensionnaire de la Casa Velasquez est aujourd’hui le premier compositeur en résidence à l’Orchestre National du Capitole de Toulouse. Une de ses œuvres, Dharma et Paranirvana, est donnée en création mondiale à l’occasion de Présences 2006.

ResMusica
: Vos œuvres font une large part à la culture hindoue. D’où vous vient cette fascination pour cet univers ? Quelle est votre démarche ? Est-elle similaire à celle d’Olivier Messiaen ?
Jean-Philippe Bec : la Musique est la colonne vertébrale de ma vie et la Spiritualité d’Orient comme d’Occident en est la mœlle épinière. L’Inde est très présente, mais aussi le Tibet, le Soufisme, ou plus près de nous les religions chrétiennes.

RM : Comment intégrez-vous cette dimension spirituelle dans vos œuvres ?
JPB : Je considère Olivier Messiaen comme un grand-père spirituel puisqu’il a été le professeur de mon professeur de composition Gérard Grisey. Comme lui, composer est pour moi un acte de prière pour exprimer ma louange au Créateur, si tant est qu’il y en ait un! Je ne crois pas à l’Art pour l’Art. Je vois la musique comme le projet fou de Scriabine qui désirait anéantir le monde dans une cérémonie de musique, danse, couleurs, parfums etc...., un peu comme le concept de Nirvana, l’extinction du moi. On peut par la musique faire communier les gens. Il y a des concerts ou on se dit : «il s’est passé quelque chose», une forme de communion des êtres, où les applaudissements ne viennent pas spontanément. L’inspiration est une dimension négligée dans l’art contemporain en général et la musique en particulier.

RM : Vous avez été l’élève de Gérard Grisey. Quelle était la particularité de son enseignement ?
JPB : Je ne sais pas, d’ailleurs la composition s’enseigne-t-elle ? C’était plus un penseur de la musique. Ses cours étaient un grand échange, avec des analyses d’œuvres, y compris les siennes. C’était un visionnaire aussi, il m’a touché humainement et éthiquement, par son rapport à la musique.

RM : Dans quelle esthétique vous situez-vous ? Quels sont vos modèles, et dans quelle tradition d’écriture vous placez-vous, s’il y en a une ?
JPB : Dans la tradition symphonique française -Debussy et Ravel surtout- que je revendique. Les recherches trop extrémistes qui gomment les concepts d’harmonie, de mélodie, de rythme avec une pulsation perceptible et de thématique ne m’intéressent pas. Je ne néglige pas non plus le formidable apport des nouvelles technologies, je vais par exemple aller analyser en profondeur les différents partiels du son d’un bol tibétain mais m’en servir ensuite de manière intuitive.

RM : C’était un peu la démarche, nouvelles technologies en moins, de Claude Debussy découvrant les orchestres de gamelan il y a plus d’un siècle.
JPB : C’était son Orient rêvé. Il y a beaucoup d’aller-retour entre Orient et Occident, par exemple Toru Takemitsu, dont la musique est d’un raffinement extrême dans la réalisation. Je suis plus dans le sens de l’émotion que dans le concept.

RM : Votre catalogue d’œuvres comprend de nombreuses pièces pédagogiques. Quelle est la place de l’enseignement dans vos activités actuelles ?
JPB : En ce moment je suis compositeur en résidence à l’Orchestre National du Capitole de Toulouse mais aussi le compositeur «invité» du Conservatoire National de Région de Toulouse.

RM : Oui, mais quelles sont vos missions ?
JPB : Je fais tout un travail avec les enseignants du Conservatoire, qui comprend un cahier des charges pour une pièce sur mesure, mais qui soit aussi ma musique. J’explique aux élèves que la musique n’est pas faite que de notes mais aussi de bruits, d’effets sonores peu conventionnels et que tout cela est le fondement de la matière musicale que je compose pour eux. Dès le plus jeune age il faut les initier aux techniques contemporaines et leur dire qu’il y a des compositeurs vivants, de façon à ce que la musique classique ne devienne pas un musée tourné vers le passé. Il y a très peu de répertoire «moderne» pour des élèves de 1er ou 2ème cycle. La musique contemporaine est devenue une catégorie à part, même auprès des élèves elle n’a pas bonne réputation : difficile à jouer, à écouter alors qu’il n’y a jamais eu autant de pluralité d’esthétiques. Le panel est large pour que chacun s’y retrouve. Cette opposition et cette diversité se retrouvent dans d’autres domaines de la vie d’aujourd’hui : spiritualité, économie, politique…

RM : Votre œuvre créée à Présences est présentée comme le 3ème mouvement d’une symphonie. Une suite est-elle prévue, ainsi qu’une création globale ?
JPB : Non, le 3ème volet de la Gautama Symphonie est aussi le dernier. L’œuvre est autonome, d’ailleurs toute cette symphonie est en mouvements autonomes et indépendants les uns des autres. L’éveil - 2nd mouvement- a été créé le 9 juin 2005 à Toulouse et est dédié à la mémoire de Jean-Louis Florentz. Naissance et vie de famille qui est le 1er mouvement a été joué en première mondiale au Concertgebouw d’Amsterdam le 27 juillet dernier. Ce 3ème et dernier mouvement est dédié à René Bosc, directeur artistique de Présences.

RM : Vous parliez de pluralité des esthétiques d’aujourd’hui. N’y aurait-il pas un risque pour le spectateur de se noyer et finalement de s’y perdre ?
JPB : Jusqu’à une date récente les grandes institutions et festivals officiels faisaient la part belle à une musique contemporaine très conceptuelle, produit de la Tabula rasa des années 50. Présences depuis 2002 favorise la pluralité des esthétiques, le choc des cultures, le mariage des chiens et des chats. Les risques artistiques sont grands en télescopant des esthétiques totalement différentes telles celles de Thierry Escaich ou Qigang Chen avec les premières œuvres de Krzysztof Penderecki.

RM : La place laissée à la musique contemporaine, avec toute sa diversité, est-elle suffisante dans les programmations aujourd’hui ?
JPB : En dehors des festivals ou résidences il y a de moins en moins de place laissée à la création et à la reprise d’œuvres contemporaines. Certains compositeurs sont plus joués ou repris que d’autres en raison de leurs succès auprès des musiciens et du public. Après des années d’aridité, aujourd’hui même chez des compositeurs très intellectuels apparaît une aurore prometteuse où le grand public de la musique classique va pouvoir apprécier la création actuelle parce qu’il y a une remise en question des dogmes d’une création contemporaine officielle.

RM : Une forme de création plus proche des aspirations du public en somme ?
JPB : Le monde évolue et le grand public, sensible et intelligent se retrouve dans cette pluralité des esthétiques.

Les «questions plus» de ResMusica :

RM
: Quel est votre livre de chevet en ce moment ?
JPB : Avadhut Gita du Mahatma Dattatreya (ndlr : un des textes préférés des yogis de l’Himalaya)

RM : Et en matière d’arts visuels ?
JPB : Une Tangkha tibétaine de Kalachakra, une déité du bouddhisme tibétain.

RM : Quels sont vos héros préférés, dans la fiction comme dans la réalité ?
JPB : Le personnage de Zanoni dans le roman éponyme de sir Edward Bulwer-Litton. Et Vivekananda, premier yogi qui s’est fait une célébrité au Parlement des religions qui s’est tenu à la fin du XIXe à Chicago. Il est venu de son propre chef, n’a été mandaté par aucune organisation religieuse et n’a pas parlé de son chemin personnel mais de l’Inde en tant que berceau spirituel. Ce fut une révélation pour l’Occident. Je le considère comme un pont entre les spiritualités orientales et occidentales

Crédit photographique : DR

par Maxime Kaprielian (11/02/2006) [6229 visite(s)]

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