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| La Scène |
Concert Voir le jazz avec...
[Lyon] E.S.T. … The Esbjörn Svensson Trio
Il est encore temps d’aller voir E.S.T., alias The Esbjörn Svensson Trio, et il serait dommage de le manquer. Parce qu’E.S.T. propose au monde du jazz une belle évolution à l’éternel et inépuisable piano-basse-batterie. Et parce qu’on oubliera jamais un tel maelström sur une scène, élaboré par trois amis serrés les uns contre les autres sur un espace pourtant vaste. On y recevra en pleine face énergie et virtuosité, mélodie et swing de haut vol : le plus étonnant est que derrière leurs remises en cause de ce qui jusqu’alors était la limite des possibles, on les découvre bien dans la veine de l’Ahmad Jamal Trio, l’une des quelques bases historiques de la formule. Même si Esbjörn Svensson (piano), Dan Berglund (contrebasse) et Magnus Öström (batterie) gèrent en temps réel des effets électroniques subtils et percutants, mais jamais gratuits : le contraire d’un joujou moderne bientôt ringard, en somme un nouvel instrument de musique.
Virtuoses, rapides, précis et toujours pertinents, ils semblent vite plus détendus que le public : assemblée bouche bée, muscles en catatonie, au bord d’un gouffre d’autant plus fascinant qu’on le sait sans fond contondant. Au contraire, chaque spectateur craint la fin du set ; la craint, et l’espère, pour reprendre souffle (on respire mal dans un gouffre, on n’en a d’ailleurs guère le temps un tel soir).
Un exemple (À VaulxJazz, 13 mars 2004). Esbjörn Svensson n’utilise pas systématiquement sa main gauche, seulement si le propos l’exige : pas d’ornement redondant, l’emprise sonore est déjà très dense. Parfois, cette main gauche survole en rase motte la main droite, sans la toucher jamais bien sûr, et parfois va placer deux accords qui réintroduiront dans l’oreille des distraits ce qu’était le thème du départ, il y a déjà bien longtemps. Et puis on oublie cette main gauche. Le regard accroche les arabesques complexes du batteur, qui enroule et empile et enroule et empile encore. Soudain, l’oreille découvre cette boucle obsédante à la basse, et se demande quand elle a commencé. C’est alors qu’un quatrième musicien déboule des coulisses à gauche, imbriquant ses propres traits dans la ligne de basse, qui gagnera en force et ne pourra plus que se destiner à l’explosion. ...
Un quatrième musicien ?? Non bien sûr, un dérisoire reste de rationalité soulage l’auditeur, qui en même temps qu’une rumeur étrange dans le public, constate que ce nouvel arrivant est la main gauche du pianiste. Tension au paroxysme, brutale détente, ré-exposition brève et incomplète du thème, stop. ... Ah oui, nous sommes censés applaudir ; une, deux longues secondes, nous avons retrouvé nos mains. Aussi trempé de sueur que les musiciens sous les spots... Debout, un étirement, eau minérale, c’est reparti.
Une raison supplémentaire d’aller écouter E.S.T., c’est d’aller écouter The Bad Plus quelques jours plus tard si vos dates sont lyonnaises. La proposition The Bad Plus est différente, mais probablement tout autant passionnante. Et les deux trios, combo identique piano-basse-batterie, partagent dans leur sillage cet absurde « Quelques raisons de croire à une nouvelle aube pour le jazz ». Parce que le jazz, à peu près centenaire, serait actuellement dans la nuit ? Les esprits chagrins voudront bien se rappeler Hughes Panassié, sommité de son temps, auteur d’une « Histoire du Vrai Jazz », qui exécute Charlie Parker d’un à peu près : « serait un bon saxophoniste s’il n’avait abandonné le jazz »... Pour le coup, le jazz s’il avait été codifié par Panassié, pourtant véritable passionné, serait bel et bien mort, sans l’espoir d’une « nouvelle aube »...
Les deux trios ont aussi en commun un style de visuels de pochette et de photos de promo propres à leurrer l’amateur de rock : un appel du pied finalement assez pertinent, puisque les 2x3 compères écoutaient du rock, et parfois le revisitent. Et contre toute attente, les « rockeux » même bruts (de décoffrage, donc sans « e » svp), déstabilisés un temps par la multi-rythmie et une harmonie autrement plus complexe, y reviennent sur l’air du « Je ne savais pas que j’aimais le jazz » ; ou « La classe pour introduire les entrées ! », et aussi « La basse sonnait comme Hendrix » (authentique !).
Les chefs des ventes devraient maintenant réfléchir à des illustrations de pochettes familières au peuple « classique » : depuis que les labels abandonnent les ridicules mises en scène « péplum et regard de l’homme préoccupé par la situation internationale » ou « peau du cou coincé dans la fermeture et oeil rivé dans le lointain sur la peinture écaillée au-dessus de la porte du studio », l’espoir est permis ! Emballages mises à part, qu’on ne néglige pas l’influence de l’œil sur le ressenti de l’oreille et la compréhension de la musique : c’est là une excellente raison de se rendre au concert, et tout particulièrement pour les musiques qui nous résistent au disque ! (c’est là aussi le pourquoi du titre de ce papier, avec « voir » préféré à l’évident « écouter »).
The Esbjörn Svensson Trio sera le 7 octobre prochain à Lyon-Villeurbanne Studio 24.
Pour en savoir plus sur la Tournée française :
http://www.infoconcert.com/html/artiste.php?id=16491
The Bad Plus sera le 18 octobre 2004 à 20h30 à Lyon Studio 1.
Pour en savoir plus sur la Tournée française :
http://www.infoconcert.com/html/artiste.php?id=26846
Crédit photographique : (c) DR
par Jean-Luc Prothet-Demoux (15/09/2004) [9126 visite(s)]
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