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   La Scène
[Scène] Lyrique
Nicolas Joël met en scène le Couronnement de Poppée
[Toulouse] Poppea Lolita, ou Anne-Catherine Gillet met Néron dans tous ses états

La Scène [Scène] Lyrique Pays : FRANCE Région : MIDI-PYRÉNÉES Imprimer l’article Tous les articles de Laurent Marty

Claudio Monteverdi (1567-1643) : L’Incoronazione di Poppea, opéra en un prologue et trois actes sur un livret de Giovanni Francesco Busenello. Mise en scène : Nicolas Jœl. Décors : Ezio Frigerio. Costumes : Franca Squarciapino. Lumière : Vinicio Cheli. Avec : Anne-Catherine Gillet, Poppea ; Sophie Koch, Nerone ; Gilles Ragon, Arnalta ; Catherine Malfitano, Ottavia ; Anders Dahlin, Nutrice ; Giorgio Giuseppini, Seneca ; Max-Emanuel Cencic, Ottone ; Sabina Puértolas, Drusilla ; Khatouna Gadelia, Amore. Les Talents Lyriques, direction : Christophe Rousset.

     Pouvoir, argent, sexe, meurtre, passion, envie, vengeance… le Couronnement de Poppée, c’est Dallas ! Mais en bien mieux, en plus fort, plus palpitant, plus troublant, par la force du texte remarquable, poétique, cru, tendre et violent, de Busenello, qui fait de tous ces affreux sans scrupule - et il n’y en pas un pour sauver un semblant de moralité - des amants fous de passion. Et si vous trouvez que la fin, l’heureux mariage du monstre ivre de pouvoir et de la séductrice arriviste, est un happy end, c’est que vous êtes au moins aussi dépravés que Néron lui-même !

     Nicolas Joël a décidé de situer la pièce dans l’Italie de Mussolini, époque qui selon lui présente le plus d’analogie avec celle de la dictature romaine. On pouvait craindre le pire, des allusions appuyées au fascisme, il n’en est heureusement rien, le metteur en scène ne voyant « dans cette allégorie aucun autre message politique que celui qui est dans l’œuvre elle-même et qui est déjà suffisamment explicite et puissant ». Aussi, l’action se déroule dans une salle de palais évoquant irrésistiblement l’architecture de l’EUR (ndlr : Exposition Universelle de Rome, quartier de Rome créé par Mussolini en 1936) de Piacentini, décorée de statues d’athlètes hypertrophiés venues tout droit du Stadio dei Marmi du Foro Italico (ndlr : ex Foro Mussolini, immense complexe sportif dont la construction a débuté dans les années 20), mais à la musculature exagérée jusqu’à l’absurde, aux trapèzes et deltoïdes qui mettraient des complexes à Schwarzenegger lui-même. Cela ne manque pas d’à propos, alors qu’à lieu au Grand Palais une exposition très controversée sur l’art italien du XXe siècle qui semble faire l’impasse sur les soubresauts fascistes, et le jour même où débutent les élections législatives italiennes.

     Dans ce décor esthétique et décadent, plein d’une fausse grandeur, parodie d’antique démesurée et de virilité outrancière et triomphante, une Poppée, fausse Jean Harlow, magnifique petite fille perverse, se joue d’un Néron prince-enfant, allumé de vices et d’érotisme. Deux enfants-rois n’écoutant que leurs caprices de l’instant, dans un univers où les faibles adultes ne savent plus qu’obéir servilement ou clamer de creuses maximes, comme le pompeux Sénèque. Seule Octavie, véritable veuve noire, paraît capable d’affronter la folie de l’empereur ; mais, terrible et menaçante, elle n’est au fond guère plus sympathique et inquiète même davantage.

     Combien y a-t-il d’Anne-Catherine Gillet en Anne-Catherine Gillet ? On l’avait découverte Despina rusée et malicieuse, on la retrouvait Zdenka amoureuse éperdue, la voici à présent Poppea Lolita, sexy et pervertie. Hier soubrette, aujourd’hui fillette fatale, toujours convaincante, avec une fraîcheur qui rend son personnage d’autant plus troublant que l’on se sent touché par sa jeunesse et son entrain irrésistibles, qui feraient presque oublier sa cruauté. Et la voix se découvre à chaque fois plus pleine ; piquante toujours, mais d’une égalité et d’un charme sans cesse accrus. Face à elle, Sophie Koch, moins exaltée qu’à l’habitude, est un Néron plein de morgue et très bien chantant, avec un timbre toujours aussi chaleureux. On l’a dit, Catherine Malfitano - hier une Poppée - a tout de l’araignée tissant sa toile. Peu importe que la voix soit aujourd’hui bien instable et fatiguée, elle est réellement impériale par sa retenue, la majesté du port et sa force dramatique. Et pourtant, Octavie ne vaut guère mieux, ici, que son détraqué de mari. Mais cette conviction de reine outragée lui donne un pouvoir émotionnel qui dépasse la cruauté du personnage. Il y a en elle de la Didon abandonnée.

     La voix de Max-Emanuel Cencic est remarquable par l’homogénéité d’un timbre rare, la qualité du chant, plus que par un dramatisme très mesuré. Son Ottone faible et touchant forme avec sa Drusilla, elle aussi réservée, un couple d’amants un peu pâles, faibles jouets des puissants, gentils égarés dans un monde de méchants d’une tout autre carrure. Dans son ensemble, la distribution est d’ailleurs d’une grande qualité, avec une mention spéciale pour les deux nourrices également réjouissantes de Gilles Ragon - irrésistible ! - et Anders Dahlin.

     Avec un orchestre réduit à sa plus simple expression - deux violons, quelques bois mais un continuo varié et fourni - Christophe Rousset se met totalement au service des voix et de l’action. Pas un temps mort, mais pas de précipitation ou d’exagération dramatique non plus ; partout l’impression d’une grande évidence, d’un naturel de l’action. Il faut également souligner la qualité de la préparation stylistique, chaque chanteur semblant s’exprimer - par-delà les différences de moyens vocaux - comme si le chant baroque lui était familier.

     Nicolas Jœl a su parfaitement traduire et intégrer les facettes multiples de l’action dans un spectacle plein d’idées, d’humour et de tension - sans doute l’une de ses meilleures mises en scène. Comique et tragique ne sont pas juxtaposés mais profondément imbriqués, l’un donnant naissance à l’autre. L’importance accordée aux deux nourrices n’est pas innocente ; en moquant les autres personnages, en détournant les situations, elles créent, non pas de la drôlerie, mais un malaise constant. Car leur ironie participe de la cruauté du livret, leur bon sens aigre et malicieux n’exprime que l’absurdité de la vie ordinaire. Monteverdi, avec une économie de moyens remarquable, nous donne une immense leçon de théâtre et de vie, qui a séduit sans doute même les plus réfractaires au baroque. Car il faut dire, enfin, l’accueil enthousiaste que le public a réservé à l’œuvre, ce qui prouve que, contrairement à ce qu’on peut parfois entendre, les Toulousains ne s’intéressent pas qu’à Traviata ou Carmen.

Crédit photographique : © Patrice Nin

par Laurent Marty (12/04/2006) [4909 visite(s)]

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