Festival baroque de Pontoise

  
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   La Scène
[Scène] Lyrique
Les Troyens à l’Opéra du Rhin
[Strasbourg] Pour deux grandes tragédiennes

La Scène [Scène] Lyrique Pays : FRANCE Région : ALSACE Imprimer l’article Tous les articles de Michel Thomé

Strasbourg. Opéra National du Rhin. 05-XI-2006. Hector Berlioz (1803-1869) : Les Troyens, grand opéra en cinq actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Andreas Baesler. Décors : Hermann Feuchter. Costumes : Gabriele Heimann. Lumières : Gerard Cleven. Dramaturgie : Johann Casimir Eule. Avec : Robert Chafin, Enée ; Sylvie Brunet, Cassandre ; Béatrice Uria-Monzon, Didon ; Lionel Lhote, Chorèbe ; Cyril Rovery, Panthée & Mercure ; François Lis, Narbal & l’Ombre d’Hector ; Eric Laporte, Iopas ; Valérie Gabail, Ascagne ; Marie-Nicole Lemieux, Anna ; Sébastien Droy, Hylas & Hélénus ; Jean-Philippe Emptaz, Priam & 1ère sentinelle ; Raphaël Marbaud, Un chef grec & 2ème sentinelle ; Jens Kirtzner, Coryphée ; Frédérique Letizia, Hécube ; Young-Min Suk, Prêtre de Pluton ; Tabea Kranefœd, Polyxène. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon), Orchestre Philharmonique de Strasbourg, direction : Michel Plasson.

     Les Troyens de Berlioz sont-ils enfin sortis du purgatoire, où les cantonnait leur réputation de chef d’œuvre trop long, trop lourd à monter et trop difficile à distribuer ? On peut l’espérer puisque, après la production événement de 2003 au Théâtre du Châtelet et alors que l’Opéra de Paris reprend la production salzbourgeoise de Herbert Wernicke, la plus modeste scène de l’Opéra du Rhin tente courageusement l’aventure dans le cadre de son intégrale lyrique berliozienne, répartie sur quatre saisons.

     Pour la Prise de Troie, le metteur Andreas Baesler a opté pour une transposition dans un bunker de la première guerre mondiale, évoquant les tranchées de Verdun, et cela fonctionne admirablement. La survie misérable des Troyens, après dix ans de siège dans cet espace confiné, le sentiment physique d’effondrement d’un monde, l’ouverture des portes sur un paysage dévasté par les bombardements sont remarquablement rendus et le fameux cheval se transforme en un énorme canon monté sur un blindé qui ne prête nullement à sourire.

     De cette désolation générale émerge la Cassandre hallucinée et incantatoire de Sylvie Brunet. Pourtant peu avantagée scéniquement par le costume d’infirmière de guerre que lui a imposé la mise en scène, elle n’hésite pas à effleurer les limites de ses moyens conséquents pour investir, en grande tragédienne, ce personnage de visionnaire, isolée et impuissante à éviter la catastrophe. Son impressionnante scène de prédiction et son sacrifice final resteront pour longtemps dans nos mémoires. Une prise de rôle majeure… Face à elle, le Chorèbe de Lionel Lhote tient son rang, même si on eût aimé une intonation plus noble encore et un plus grand investissement dramatique. Le puissant Panthée de Cyril Rovery, le diaphane Ascagne de Valérie Gabail et le sonore (et sonorisé) Ombre d’Hector de François Lis complètent la distribution de cette première partie, qui se maintient de bout en bout sur les sommets.

     Ce niveau élevé redescend d’un cran après l’entracte, avec le début des Troyens à Carthage. Le metteur en scène nous emmène cette fois sur une terrasse du palais de Didon, ouverte sur le désert et la mer, dans une ambiance de cocktail mondain du début des années 50. Pour les scènes d’intimité, l’espace se fermera sur l’extérieur par des stores vénitiens. L’ensemble n’est pas toujours d’un goût exquis, notamment les éclairages très colorés. Mais, en dehors des quelques transpositions qu’il s’autorise, Andreas Baesler se montre scrupuleusement respectueux des didascalies, y compris dans la Chasse Royale, où courtisanes provocantes et courtisans excités personnifient les naïades et les faunes du livret et orchestrent le rapprochement entre Didon et Enée.

     Le poète Iopas est relooké en clone d’Elvis Presley : Eric Laporte y réussit une composition pleine d’humour, tout en nous gratifiant de superbes aigus en voix mixte dans son chant «Ô blonde Cérès ». En ministre Narbal, François Lis endosse le costume strict et la raideur toute administrative de l’emploi et se montre globalement convaincant. Et Sébastien Droit nous offre le plus poétique des Hylas. Mais c’est clairement du côté féminin que viennent les plus profondes satisfactions... Marie-Nicole Lemieux est une Anna de grand luxe, au timbre de velours et à la prononciation idéale, d’une touchante douceur et d’une intense humanité. Elle s’allie idéalement à la Didon plus corsée de Béatrice Uria-Monzon. Après une entrée prudente et d’une justesse limite dans l’aigu (était-ce le trac ?), cette dernière s’investit comme rarement et incarne avec une crédibilité croissante les affects multiples de la Reine de Carthage, de la femme amoureuse à l’amante trahie et abandonnée, de la séduction à la fureur puis au désespoir et au renoncement. Sa beauté, mise en valeur par les robes somptueuses de Gabriele Heimann, son port aristocratique, son timbre charnu, son émission pleine d’autorité mais sachant se faire caressante, son articulation plus claire qu’à l’accoutumée sont en parfaite adéquation avec le rôle. Là encore, une prise de rôle qui fait date et culmine dans une scène finale anthologique qui laisse la salle au bord des larmes.

     Et Enée ? Le ténor américain Robert Chafin affronte crânement les difficultés vocales de ce rôle décidément impossible et c’est déjà beaucoup. Certes, le timbre et la prestance scénique ne sont pas pleinement ceux d’un héros et la prononciation est bien moins idiomatique que celle de ses partenaires, mais il n’escamote rien et les aigus sont là, même si quelquefois à l’arraché, à la différence des deux titulaires récents de l’Opéra Bastille. Les chœurs de l’Opéra du Rhin, renforcés par des éléments auxiliaires, sont irréprochables et, dans la fosse, Michel Plasson maintient de bout en bout la tension de cette immense fresque, tout en sachant ménager des moments plus hédonistes et en mettant constamment en valeur la richesse de l’orchestration berliozienne. Les échos de la première étaient plutôt défavorables pour l’Orchestre philharmonique de Strasbourg ; pour cette quatrième représentation de la série, il nous a paru bien en place, attentif et concerné.

     Ces Troyens strasbourgeois se révèlent globalement une incontestable réussite. Bien plus convaincants théâtralement et vocalement que ceux, vus tout récemment, à l’Opéra de Paris (mise en scène statique et Enée défaillant), ils ont l’immense mérite d’offrir à Sylvie Brunet et Béatrice Uria-Monzon deux rôles qui leur permettent d’exprimer pleinement leurs immenses carrures de tragédiennes. La province dame le pion à la capitale, comme cela devient de plus en plus fréquent, et il fallait le saluer.

Copyright photos : Alain Kaiser

par Michel Thomé (08/11/2006) [2774 visite(s)]

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