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   La Scène
[Scène] Lyrique
Il Segreto di Susanna et Eine Florentinische Tragödie
[Montpellier] De l’origine du monde au théâtre du monde

La Scène [Scène] Lyrique Pays : FRANCE Région : LANGUEDOC-ROUSSILLON Imprimer l’article Tous les articles de Nicolas Pierchon

Montpellier. Opéra Berlioz-Le Corum. 02-III-2007. Ermanno Wolf-Ferrari (1876-1946) : Il Segreto di Susanna, opéra en 1 acte sur un livret de Enrico Golisciani. Alexander von Zemlinsky (1871-1942) : Eine Florentinische Tragödie, opéra en une partie, livret du compositeur d’après le drame d’Oscar Wilde. Mise en scène : René Kœring ; Décors : Virgile Kœring ; costumes : Giusi Giustino ; Lumières : Patrick Méeus. Avec : Michelle Caniccioni, La contessa Susanna ; Ales Jenis, Il conte Gil ; Gilles Yanetti, Igor. Pavlo Hunka, Simone ; Robert Künzli, Guido Bardi ; Kate Aldrich, Bianca. Orchestre National de Montpellier, direction : Bernhard Kontarsky.

     Défenseur de la comédie comme divertissement aristocratique légitime, et ce faisant héritier de Verdi et de son Falstaff, Ermanno Wolf-Ferrari allait à l’encontre de toute une tradition du livret d’opéra sérieux. Pour autant, ses postures esthétiques bien peu modernistes furent reprochées à ce compositeur dont le style a retenu les leçons du XVIIIème siècle musical. Vite surnommé « Mozart revividus », Mozart ressuscité, Wolf-Ferrari ne rencontre le succès qu’avec son quatrième opéra, Le Donne curiose. Il Segreto di Susanna, créé à Munich en 1909, reprend le modèle de l’intermezzo du XVIII° siècle. Le Comte Gil soupçonne sa femme Suzanne de le tromper. En effet, il sent chez lui de suspectes odeurs de cigarette qu’il attribue à un amant puisque personne ne fume au foyer. Le couple se dispute, car si Suzanne avoue qu’elle a un secret, elle ne veut pas le révéler. Lorsque Gil sort pour retrouver des amis, Suzanne peut fumer, avec l’aide de son complice, le valet Igor. Gil revient à l’improviste et découvre le secret de Suzanne. Il lui demande pardon pour sa jalousie et les époux réconciliés jurent de s’aimer toujours et… de fumer ensemble. Le Conte Gil appelle ironiquement sa femme « vertueuse Suzanne », et sera pris au mot, car elle se révèle être une nouvelle « chaste Suzanne ». Le prénom de la Comtesse évoque d’ailleurs immédiatement le Mozart des Noces, coïncidence assez peu anodine chez ce compositeur qui semble tant devoir au style mozartien. Jalousie et réconciliation finale, c’est une autre « folle journée », dès l’ouverture, notée vivacissimo et où sont esquissés à peine les mouvements à venir, jusqu’aux légères arie de Suzanne. Si, à l’époque de la création, être femme et aimer la cigarette pouvait suffire à éveiller les soupçons, la mise en scène contemporaine doit accentuer le trait, et Gil et Suzanne se réconcilieront dans un nuage de fumée… de cannabis. Les deux époux sont deux enfants gâtés et immatures, tel Gil qui saute en tous sens lorsqu’il se croit trompé. Il jette alors la bouteille qu’il a en main sur un grand tableau accroché au mur, le tableau tombe et en dévoile un autre… une reproduction de l’Origine du monde de Courbet ! En effet, tout vient de là, la nature humaine est immuable, la complexité de l’amour avec, et, il est vrai, così fan tutte ! Ainsi, lorsque Gil gronde sa femme qu’il croit infidèle, Suzanne pense que c’est parce qu’elle fume, et lui répond bien naïvement que lorsqu’elle est seule elle a besoin de se distraire, et que, comme de nombreux maris, il devrait fermer les yeux... La transposition fonctionne, avec ses décors modernes qui font également appel à la vidéo, tour à tour décorative et illustrative des pensées de Gil lorsqu’il se représente mentalement ce que fait son épouse dans la pièce voisine.

     Suite à ce léger divertissement, l’Opéra de Montpellier proposait en deuxième partie de soirée le cinquième opéra d’Alexander von Zemlinsky, dont on redécouvre peu à peu l’œuvre. Créée en 1917, Eine florentinische Tragödie met en scène un riche marchand, Simone, qui rentre chez lui et trouve sa femme Bianca en compagnie du prince Guido Bardi. Il se contient et mène un jeu verbal pervers dans lequel il emprisonne les amants. Simone finit par défier le prince en duel, le désarme et le tue à mains nues. Bianca assiste au combat des deux hommes et se prend d’admiration pour son mari victorieux. « Pourquoi ne m’avais-tu jamais dit que tu étais si fort ? », lui demande-t-elle. Et Simone de lui demander à son tour : « Pourquoi ne m’avais-tu jamais dit que tu étais si belle ? »… L’intrigue est tirée du drame d’Oscar Wilde, et le texte, à peine allégé de quelques développements, garde toute la force d’expression propre à susciter l’intérêt d’un compositeur, à la manière de la Salome de Richard Strauss. Le huis clos de Wilde ne se perd pas sur la grande scène de l’opéra Berlioz. Au contraire, René Kœring parvient à créer une atmosphère lourde, étouffante, chargée de suspicion. Le décor est un garage contemporain, mais les costumes sont classiques. En un mot cette histoire est universelle, avec ses personnages archétypiques du mari trompé, de la femme délaissée et du prince fanfaron. Simone lui-même le dit : « Est-ce ainsi ? Le puissant univers se restreint-il à la circonférence de cette pièce et n’a que trois âmes pour habitants ? ». L’univers tout entier est en effet contenu dans la pièce. Seuls en scène, trois personnages évoquent les traits universaux du genre humain : l’amour, la jalousie, la lâcheté, la mort. Et là est la force du drame, dans son étude psychologique des personnages et la subtilité des sous-entendus de Simone qui annoncent le dénouement tragique. Aucun des personnages n’est heureux, mais celui qui est trompé, Simone, est en réalité le maître d’une joute verbale où s’enlise le prince. Aux formules convenues et au traitement musical stéréotypé des amants fait face la maîtrise du verbe et les phrases musicales complexes de Simone. Et il poursuit : « Cet humble lieu serait donc maintenant la scène du monde où les souverains choient ». C’est un theatrum mundi que dépeignent Zemlinsky et son librettiste Hofmannsthal, marqué par l’inquiétude fin de siècle. Zemlinsky se fait alors l’héritier de Richard Strauss, celui du Rosenkavalier pour l’amertume sous-jacente, et celui de Salome pour l’orchestration, le début in medias res et les violentes phrases musicales. Le cheval de Simone et la torche sont devenus… une voiture, sans autre raison apparente que de faire le lien avec Le Secret de Suzanne, joué en première partie de soirée où Gil jouait avec la même voiture mais en miniature, sinon tout fonctionne dans la mise en scène qui illustre le jeu étrange de Simone et le caractère particulièrement oppressant du livret.

     La première partie de soirée rencontre un certain succès. Michelle Cannicioni, malgré un vibrato assez important, compose un personnage goldonien attachant. Mutine, elle rend justice au compositeur avec ses airs qui célèbrent le tabac. Ales Jenis rencontre quelques difficultés à passer l’orchestre mais la clarté du timbre est séduisante et appropriée. L’Orchestre National de Montpellier est vif et réactif à la gestique précise et enthousiaste de Bernhard Kontarsky. Une Tragédie florentine ne récolte que des applaudissements très mous pour de bons chanteurs. Le rôle de Simone est tenu par l’excellent Pavlo Hunka, dont le phrasé et l’intelligence du texte réalisent une composition d’une grande finesse. Il entoure le prince dans les tissus qu’il veut lui vendre, comme il l’attire dans ses rêts et l’embobine par son verbe. En Bianca, Kate Aldrich déploie ses couleurs somptueuses mais on ne peut s’empêcher de regretter que le rôle soit modeste, tant la mezzo avait ébloui le public montpelliérain dans le rôle-titre de la Salomé d’Antoine Mariotte sur la même scène en décembre 2005. Robert Künzli, plus en retrait, finit par trouver ses marques. Au final de cette brillante soirée lyrique, aucun enthousiasme n’est soulevé par cette partition passionnante et le travail de redécouverte, huées et sifflets abondants et injustifiés s’abattent sur le metteur en scène. L’Orchestre National de Montpellier fournit avec l’ouvrage de Zemlinsky l’une de ses meilleures soirées depuis longtemps, galvanisé par un chef d’exception, au sens acéré des dynamiques internes à une telle partition, qui sait trouver l’équilibre entre le fiers cuivres et percussions et le lyrisme de certains passages.

Crédit photographique : © Marc Ginot / Opéra National de Montpellier

par Nicolas Pierchon (10/03/2007) [3538 visite(s)]

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