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   La Scène
[Scène] Lyrique
Zanetto et Paillasse
[Nancy] Emotions fortes

La Scène [Scène] Lyrique Pays : FRANCE Région : ALSACE Imprimer l’article Tous les articles de Michel Thomé

Canio/Paillasse - Hugh SmithNancy. Opéra National de Lorraine. 22-VI-2007. Pietro Mascagni (1863-1945) : Zanetto, opéra en un acte sur un livret de Giovanni Targioni-Tozzetti et Guido Menasci. Ruggero Leoncavallo (1857-1919) : Pagliacci, drame en deux actes et un prologue sur un livret du compositeur. Mise en scène : Jean-Louis Martinelli. Décors : Gilles Taschet. Costumes : Patrick Dutertre. Lumières : Marie Nicolas. Avec : Karine Deshayes, Zanetto ; Hiromi Omura, Silvia ; Hugh Smith, Canio / Paillasse ; Lisa Daltirus, Nedda / Colombine ; Adrian Gans, Tonio / Taddeo ; Sébastien Guèze, Beppe / Arlequin ; Nigel Smith, Silvio ; Tadeusz Szczeblewski, Xavier Szymczak, deux paysans. Chœur de l’Opéra National de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell), Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction : Giuliano Carella.

     Fin de saison vériste à l’Opéra de Nancy qui a eu l’excellente idée d’afficher, face au devenu classique Pagliacci / Paillasse de Leoncavallo, non pas l’archi-rebattu Cavalleria Rusticana de son contemporain Mascagni mais une rareté absolue de celui-ci : Zanetto.

     Créée le 2 mars 1896 (six ans après le triomphe de Cavalleria Rusticana) au Liceo Musicale de Pesaro, cette œuvre en un acte est tirée d’une pièce française de 1869 : Le Passant de François Coppée. L’argument en est simplissime. Dans une nuit de la Renaissance florentine se croisent deux personnages : Zanetto (mezzo-soprano travesti), un jeune troubadour, et Silvia (soprano), une courtisane adulée mais qui n’a jamais connu l’amour véritable. Zanetto s’enflamme mais Silvia, quoique touchée, respecte l’innocence du jeune homme et se refuse, désespérée, aux sentiments qu’elle sent naître en elle. Chacun reprend alors son chemin. Musicalement, l’œuvre déborde d’un lyrisme généreux, assez éloigné du réalisme habituellement associé à la notion de vérisme : grandes envolées vocales, orchestration dense et très puccinienne (ces violons qui doublent les voix) mais relative pauvreté de l’invention mélodique.

     En Silvia, Himori Omura déploie son ample voix au timbre un tantinet métallique. De ses premiers mots « Maudit soit l’amour ! Je n’ai plus de larmes » à ses tout derniers « Sois béni, Amour, je peux encore pleurer ! », elle traduit, dans toutes ses nuances, l’évolution psychologique de la séductrice qu’elle incarne. Emotion, lyrisme, puissance d’un aigu bien timbré, on retrouve ici toutes les qualités qui font de sa Madama Butterfly une des plus appréciées sur le circuit. Bien que le théâtre n’ait fait aucune annonce, Karine Deshayes en Zanetto était visiblement indisposée. Gênée et éteinte dans le registre grave, obligée de tousser à plusieurs reprises, elle a pu néanmoins faire montre de sa poésie et sauver la représentation. Qu’elle en soit vivement remerciée ! Pour cette première partie du spectacle, le directeur du Théâtre des Amandiers de Nanterre Jean-Louis Martinelli a fait simple : un canapé années trente sur fond étoilé et un règlement efficace des entrées et sorties.

     Plongée dans le vérisme le plus pur ensuite avec Paillasse, donné d’un seul jet en seconde partie. Jean-Louis Martinelli et son décorateur, Gilles Taschet, nous emmènent sur les quais d’un entrepôt désaffecté, où Canio/Paillasse et sa troupe vont planter leurs tréteaux pour un soir. La foule métissée de leur public comprend même des indiens et quelques moyen-orientaux. La représentation cathartique de la commedia dell’arte se déroulera entre ce faux public et nous, vrai public d’opéra, en une mise en abyme assez classique. Mais, au-delà de ce concept somme toute banal, on est conquis par la vitalité que le metteur en scène parvient à insuffler sur le plateau. Du dernier figurant au premier soliste, chacun bouge et agit de façon totalement naturelle et crédible, dans un mouvement perpétuel qui est la vie même.

     Les chanteurs, tous très investis dans leurs personnages, ne sont pas en reste. En Canio/Paillasse, Hugh Smith, se donne à 200%, véritable force de la nature un peu fruste (il possède un physique de géant). On craint l’accident, on doute qu’il puisse tenir ainsi jusqu’au bout mais, non, il assure l’intégralité du rôle et des notes d’une voix immense, d’une rare puissance, d’un souffle inextinguible. Certes, le timbre n’est pas des plus séduisants et on peut objecter qu’il ne s’embarrasse guère de subtilités, mais un tel engagement sied parfaitement à l’œuvre, au rôle et au caractère réaliste de la mise en scène. Une véritable performance, qui culmine dans un « Vesti la giubba » déchirant.

     Sa Nedda/Colombine est au diapason. Lisa Daltirus, avec ses faux airs de Shirley Verrett, y joue merveilleusement les midinettes, lunettes de soleil sur le front et téléphone portable vissé à l’oreille. Puissante, lyrique, exaltée, elle sait forcer sa voix (au risque de détimbrer certains aigus) pour atteindre à plus de violence mais se montre aussi capable d’exquis sons filés dans son duo avec Silvio. Celui-ci trouve en Nigel Smith un interprète musical et nuancé. En Tonio/Taddeo, Adrian Gans démontre aussi une projection vigoureuse en une voix d’une belle ampleur mais parvient moins à habiter son rôle. Au milieu de voix d’aussi grand format, Sébastien Guèze peine un peu à se faire remarquer en Beppe/Arlequin ; très drôle en tenue de star psychédélique des années 70 (perruque verte comprise), il réussit néanmoins sa chanson au second acte avec beaucoup de poésie.

     Coup de chapeau spécial au Chœur de l’Opéra National de Lorraine qui se révèle ici formidable d’intensité, d’engagement scénique, de précision dans une partie musicale conséquente. Au pupitre, Giuliano Carella met toutes ses forces pour inspirer lyrisme et énergie au plateau et à la fosse et y parvient parfaitement, suivi par un Orchestre symphonique et lyrique de Nancy attentif et homogène.

     Cette nouvelle production de l’Opéra de Lorraine est une très belle réussite. Sans couper les cheveux en quatre, elle joue à fond la carte du premier degré, servie par l’engagement intense de tous. Et cela fonctionne admirablement, n’en déplaise aux pisse-vinaigre qui trouvent cette musique insuffisamment savante et ce style d’interprétation pas assez intellectuel. D’ailleurs le public, le seul qui compte in fine, a été conquis.

Crédit phtographique : © ville de Nancy

par Michel Thomé (25/06/2007) [3893 visite(s)]

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