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   La Scène
[Scène] Lyrique
Teatre del Liceu
[Barcelone] Un couple bouleversant

La Scène [Scène] Lyrique Pays : ESPAGNE Région : CATALOGNE Imprimer l’article Tous les articles de Valéry Fleurquin

Barcelone. Gran Teatre del Liceu. 7-VII-2007. Jules Massenet (1842-1912) : Manon, opéra comique en cinq actes sur un livret de Henri Meilhac et Philippe Gille. Mise en scène : David McVicar. Décors et costumes : Tanya McCallin. Chorégraphie : Michael Keegan-Dolan. Lumières : Paule Constable. Avec : Inva Mula, Manon Lescaut ; Stefano Secco, Des Grieux ; Philippe Rouillon, le Comte Des Grieux ; Joan Martin-Royo, Lescaut ; Francisco Vas, Guillot de Morfontaine ; Didier Henry, Brétigny ; Cristina Obregón, Poussette ; Marisa Martins, Javotte ; Anna Tobella, Rosette. Chœur du Liceu (chef de chœur : José Luis Basso), Orchestre du Gran Teatre del Liceu, direction : Víctor Pablo Pérez.

Le « répertoire de grand papa » a traîné après lui pendant des années une mauvaise réputation. Certains membres de l’intelligentsia musicale ont parfois regardé Manon avec condescendance, voire mépris. Renée Fleming déclarait récemment dans le mensuel Ópera actual qu’elle fut presque obligée de défendre cette partition face à des Français ! Rolando Villazon racontait il y a peu une anecdote lors d’une rencontre avec les Amis du Liceu. Suite à une défection de dernière minute, Daniel Barenboim avait dû pour la première fois de sa vie diriger la Manon de Massenet au Staatsoper de Berlin. C’est la représentation qui fut retransmise sur Arte au printemps dernier. Rencontrant Pierre Boulez à la même période, le chef et compositeur français demanda à son collègue ce qu’il dirigeait en ce moment. Daniel Barenboim un peu gêné répondit qu’il allait chuter dans son estime s’il lui disait qu’il s’agissait de Manon. A ce moment précis, Pierre Boulez se mit à chanter des passages entiers de la partition de Massenet, au plus grand étonnement de son interlocuteur. Boulez expliqua alors que Messiaen servait de la partition de Massenet comme modèle pour ses élèves.

La représentation qui nous occupe se fonde sur celle de l’English National Opera, mais David McVicar est venu à Barcelone superviser cette reprise. Les costumes sont bien ceux de la première moitié du XVIIIe siècle et avec l’aide d’éclairages réussis, le spectateur a vraiment l’impression d’être dans un tableau de William Hogarth, peintre des mœurs légères ou corrompues de cette époque.

L’idée intéressante du metteur en scène est d’avoir placé comme unique décor des gradins formant hémicycle dans lesquels se tiennent presque en permanence les choristes tour à tour curieux, badauds, voyeurs. Ils approuvent ou ricanent selon les circonstances. Même pendant le deuxième acte censé se passer dans l’intimité de l’appartement de Manon et Des Grieux, trois ou quatre figurants restent allongés sur une table à regarder, et plusieurs femmes viennent applaudir Manon sur les dernières mesures de l’acte après qu’on a enlevé son « pauvre chevalier ». Seuls quelques objets différencient le changement d’acte (des malles et une charrette au premier acte, des paravents ou une baignoire ancienne à l’acte suivant). Au dernier acte les voyeurs auront disparu, laissant les deux amants seuls face à leur destin.

Le chœur et l’orchestre du Liceu ont bien progressé depuis une dizaine d’années. Víctor Pablo Pérez met en valeur certains détails et raffinements de la partition au détriment parfois de la tension dramatique. Là où un Bertrand de Billy (entendu à Vienne en mars dans la même œuvre) avance résolument, le chef espagnol prend son temps, ralentit un peu trop certains tempi : la Gavotte, le « Epouse quelque brave fille » pour ne citer que deux passages. Au crédit de Pérez, une partition bien plus complète que dans la production viennoise : l’acte I ne s’arrête pas au « Partons! » des deux héros mais continue jusqu’à son terme. Le ballet n’est pas coupé à l’acte III.

La distribution du 7 juillet est d’une belle homogénéité. Aucune voix ne démérite et ne ternit l’ensemble. Certes le français de la majorité des chanteurs est perfectible, mais le Comte de Philippe Rouillon et le Brétigny de Didier Henry, tous les deux parfaitement intelligibles, nous consoleront un peu. Le premier fait preuve d’une belle autorité vocale ; il ne manque qu’un soupçon de legato pour que son air soit excellent. Le deuxième joue le roué avec talent. La palme de l’émotion revient à nos deux protagonistes. Capable de très belles nuances, Stefano Secco chante aussi avec fougue quand la partition le requiert. Sa partenaire fait preuve elle-aussi d’une musicalité sans faille. Un rien prudente dans l’air du Cours la Reine et la Gavotte, la Manon d’Inva Mula se fait de plus en plus incandescente et forme avec le ténor italien un couple d’une grande sensibilité. Le public ne s’y est pas trompé et leur a réservé un accueil très chaleureux.

Crédit photographique : © Antoni Bofill

par Valéry Fleurquin (11/07/2007) [2710 visite(s)]

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