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[Scène] Danse
Ballet de Lorraine
[Dijon] Les Noces, rituel ou révolte ?

La Scène [Scène] Danse Pays : FRANCE Région : BOURGOGNE Imprimer l’article Tous les articles de Joelle Farenc

[Dijon] Auditorium, 23-1V-2008. Igor Stravinsky (1882-1971), Les Noces (1923). Chorégraphie : Bronislava Nijinska (née en 1891). Livret : Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947). Décors et costumes : Natalia Gontcharova. Répétiteur : Isabelle Bourgeais. La fiancée : Marie-Séverine Hurteloup ; le fiancé : Miroslaw Gordon. Mariage (créé en 2007), sur la musique d’Igor Stravinsky. Chorégraphie : Tero Saarinen. Assistante chorégraphie : Anu Sistonen. Décors et lumières : Mikki Kunttu. Costumes : Erika Turunen. Répétiteur : Noriko Kubota. Le couple : Morgan de Quelen et Phanuel Erdmann. Danseurs du Centre Chorégraphique National - Ballet de Lorraine.

Ce spectacle qui juxtapose deux versions dansées d’une même œuvre offre le grand mérite de mettre l’accent sur le rôle majeur du chorégraphe, et aussi celui de révéler l’évolution des mentalités au sujet du fonctionnement du groupe social. La première version des Noces a été imaginée par Bronislava Nijinska, la sœur du célèbre danseur des Ballets Russes. Celle-ci avait dix ans plus tôt déjà largement participé à la chorégraphie du Sacre du Printemps (1913), dont elle nous a laissé de nombreux croquis et dessins. On ne peut s’empêcher de faire des rapprochements entre ces deux œuvres, qui nous parlent des coutumes russes, même si la plus ancienne évoque celles de la Russie « primitive » et si la seconde évoque des mœurs paysannes que l’on peut imaginer encore assez vivaces à cette époque. Les deux évoquent des rites d’intégration, des rites en quelque sorte propitiatoires pour la cohésion du groupe social.

La lecture du texte de Ramuz et surtout l’interprétation de la partition de Stravinsky par Bronislava Nijinska illustrent assez directement ceux-ci. Ainsi des groupes de danseurs se forment ou se défont en suivant les masses sonores et les différentes parties de l’œuvre sont explicitées par le noir et le baisser du rideau. Pour cette version, on pourrait parler d’un triptyque musical qui évoque le déroulement inexorable d’une histoire réglée à l’avance. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici : des tableaux se succèdent, mais ce sont des sortes d’icônes figées dans une représentation conventionnelle. La musique brutale, avec ses timbres acides et son aspect percussif martelé, le chant débité, rarement lyrique, nous font comprendre la fatalité du cérémonial du mariage arrangé tel qu’il s’est pratiqué durant des siècles, et ce rite est accepté par les protagonistes, qui agissent comme des marionnettes. Les décors sont minimalistes : un mur dans lequel s’inscrivent une ou deux misérables petites fenêtres haut perchées, et pour le dernier tableau une estrade en fond de scène où s’ouvre à la fin du ballet une grande porte donnant sur un trou noir, la chambre nuptiale. Les costumes évoquent la paysannerie russe : sarrau marron terre pour les femmes, braies pour les hommes, chaussons lacés haut sur les mollets.

La chorégraphie de Bronislava Nijinska insiste sur le rôle des ensembles et le fiancé et la fiancée ont des rôles assez figés : ils sont plus des symboles que des personnages actifs. Les mouvements de groupe mettent en valeur des petits gestes mécaniques de bras croisés ou décroisés sur la poitrine, qui pourraient être encore mieux synchronisés au début, et des trépignements sur les pointes (nous sommes en 1923…) des filles, qui évoquent des poupées mécaniques. La pression sociale est exprimée par des enroulements ou des replis sur soi et par des postures en dedans des pieds et des genoux. Les gestes sont comme dans le Sacre codifiés, rituels en somme.

La version de Tero Saarinen est assez troublante. Ce danseur finlandais participe avec éclat à la vie musicale et chorégraphique de son pays. Il a fondé sa compagnie en 1996 et réalise depuis cette date des créations pour des compagnies prestigieuses comme le ballet Gulbenkian ou le ballet de l’Opéra de Lyon. Mais il chorégraphie aussi de grands classiques du répertoire comme Le Sacre du Printemps (2002) ou La Nuit transfigurée (2002). Il tient visiblement ici à mettre en relief la cruauté du mariage traditionnel. Les costumes du groupe principal, représentant sans doute la société en place, sont noirs et impressionnants, avec leurs grandes jupes évasées un peu pailletées, leurs longs manteaux de la même étoffe et leurs coiffes évasées ; ils rappellent les costumes nordiques tels qu’on pourrait les voir dans des pièces de Strindberg. Les jeunes gens et les jeunes filles tranchent sur ce noir par des vêtements pastel un peu déstructurés. Le décor, noir aussi, offre un simple décrochement avec une estrade en forme de croissant au fond de la scène. Le jeu des lumières favorise le scintillement glacé des miroirs sans tain des pentes de ce croissant.

La chorégraphie met cette fois en valeur le futur couple : les fiancés sont des solistes qui racontent leur douleur, leur révolte, et finalement leur soumission. Ici rien n’est figé dans un groupe dont la pression est acceptée, mais au contraire on tente sa chance en tant qu’individu contre le poids de la tradition. Les êtres parlent, semblent agir, mettent en tous cas en scène leurs désirs : ils se présentent comme des héros romantiques d’une saga où l’on défie la société. C’est donc ici tout le contraire d’un rituel et la musique devient de ce fait plus une illustration du récit que le véritable moteur de la présentation.

Le profane aurait sans doute aimé que le programme imprimé de ce spectacle produit par le Ballet et l’Opéra de Lorraine nous donne plus d’indications sur le sens de l’œuvre de Stravinsky et sur la genèse de ces deux interprétations si dissemblables. Celle de Tero Saarinen, vigoureusement applaudie par un jeune public enthousiaste qui a apprécié la remarquable performance des deux danseurs vedettes, correspond sans doute mieux à notre mentalité : nous sommes plus sensibles à l’action et à la représentation qu’au « sacral ». Cette seconde version des Noces a été rebaptisée Mariage et c’est peut-être là un lapsus significatif.

Crédit photographique © Laurent Philippe

par Joelle Farenc (25/04/2008) [301 visite(s)]

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