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   La Scène
[Scène] Lyrique
Iphigénie en Aulide à l’Opéra National du Rhin
[Colmar] Calme plat sur la Mer Egée

La Scène [Scène] Lyrique Pays : FRANCE Région : ALSACE Imprimer l’article Tous les articles de Michel Thomé

Colmar. Théâtre municipal. 4-V-2008. Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Iphigénie en Aulide, tragédie en musique en trois actes sur un livret de Marie François Louis Gand Le Blanc, Bailli du Roullet. Mise en scène : Renaud Doucet. Décors et costumes : André Barbe. Lumières : Guy Simard. Avec : Andrew Schrœder, Agamemnon ; Annette Seiltgen, Clytemnestre ; Cassandre Berthon, Iphigénie ; Avi Klemberg, Achille ; Patrick Bolleire, Calchas ; Manuel Betancourt, Patrocle ; René Schirrer, Arcas ; Malia Bendi Merad, Diane. Chœur de l’Opéra National du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon), Orchestre Symphonique de Mulhouse, direction : Claude Schnitzler.

Créée en 1774, Iphigénie en Aulide est le premier opéra français que Christoph Willibald Gluck composa pour Paris. Alors âgé de cinquante-neuf ans, il était au faîte d’une renommée gagnée en Italie et à Vienne. Cette rencontre avec la tragédie classique française – le livret, adapté par Le Blanc du Roullet, est tiré de l’Iphigénie de Racine – lui donna l’occasion de mettre pleinement en action les principes de sa réforme de l’opéra, initiée quatorze ans plus tôt avec Orfeo ed Euridice ; tournant le dos aux excès ornementaux de l’opéra italien, dont le seul but était de permettre aux chanteurs de briller, l’expression musicale doit désormais viser un plus grand naturel, une plus étroite subordination au texte et aux affects qu’il exprime. Sur le plan formel, le caractère figé et convenu de l’alternance récitatif-air fait place à une souple liaison récitatif accompagné-arioso-ariette (pratiquement pas de grands airs très développés dans cette Iphigénie). Supplantée sur les scènes du XXè siècle par Iphigénie en Tauride, postérieure de cinq ans, plus concise et plus variée pour nos sensibilités modernes, c’est rare Iphigénie en Aulide que l’Opéra du Rhin a choisi de monter en conclusion de deux saisons consacrées à la Guerre de Troie et à ses héroïnes. Allait-on assister à une résurrection ?

Pour mettre en scène cette œuvre difficile car très statique, le choix s’est porté sur le canadien Renaud Doucet, qui avait réussi in loco un très vivant Benvenuto Cellini de Berlioz. Aidé de son décorateur et costumier attitré André Barbe, il fait de l’eau le principe central de sa scénographie ; de la vague submergeante du rideau de scène au sol onduleux qui figure une houle figée, des lumières ondoyantes de Guy Simard aux tons bleus, verts et mauves des costumes, tout évoque l’élément liquide qui se refuse aux Grecs et les empêche d’embarquer pour Troie. Une gigantesque ancre de marine occupe le fond de scène et finira par être levée quand les Dieux, redevenus favorables, feront enfin souffler les vents propices. Les costumes sont de notre temps avec un Agamemnon en Général MacArthur, une Clytemnestre femme d’affaires, un Calchas clergyman, un Achille et des soldats grecs vêtus de tenues de GI’s. Soit ! Là où le bât blesse, c’est que Renaud Doucet occupe cet espace avec des mouvements stéréotypés du chœur et des attitudes plutôt convenues des personnages mais échoue à faire vivre l’action théâtrale et à nous y intéresser. Comme s’il avait senti ce manque, il surcharge sa dramaturgie d’éléments rajoutés et redondants. On peut accepter à la limite la présence d’une Iphigénie enfant jouant avec son gros ballon lumineux, à chaque fois qu’Agamemnon évoque sa fille, comprendre l’omniprésence d’un Oreste de dix ans en témoin des vicissitudes familiales mais représenter scéniquement, à la toute fin du spectacle, l’assassinat d’Agamemnon par Clytemnestre puis de cette dernière par le jeune Oreste tombe totalement à plat. Le sombre avenir des Atrides n’a rien à voir avec le climat heureux du final, du moins dans la version originale qui a été retenue.

Un malheur n’arrivant jamais seul, le choix de Cassandre Berthon pour interpréter Iphigénie est une totale erreur de distribution. Cette jolie voix de soprano, frêle et délicate, n’a ni le poids vocal ni l’impact dramatique pour incarner l’héroïne antique ; sans la noblesse et le tempérament tragique du rôle, il lui est impossible de lui donner vie et crédibilité. Cette qualité de tragédienne, Annette Seiltgen en Clytemnestre la possède indubitablement mais d’une voix au timbre peu séduisant et plutôt acide. Elle parvient cependant à émouvoir dans son air « Par un père cruel à la mort condamnée » qui, bizarrement, clôt la première partie du spectacle en plein milieu du second acte et reporte à après l’entracte la réponse d’Achille à ses supplications. Dommage pour le passionnant Agamemnon de Andrew Schrœder, voix saine et homogène, riche en texture et en nuances, d’une diction parfaite et qui sait rendre vivants ses longs monologues, aussi convaincant dans l’attendrissement du père que dans l’autorité du chef de guerre. Dommage aussi pour l’excellent Achille de Avi Klemberg, qui compose parfaitement son personnage de jeune homme fougueux et désespéré et domine la tessiture difficile du rôle avec des aigus aisés, en voix mixte ou de poitrine selon la situation. Dans un autre contexte, ils auraient triomphé et leur affrontement au second acte reste un des trop rares moments où il se passe quelque chose sur scène, dramatiquement parlant. On n’omettra pas de mentionner le Calchas un peu engorgé de Patrick Bolleire, le toujours bien chantant René Schirrer dans le trop court rôle de Arcas et l’aérienne Diane de Malia Bendi Merad.

Dommage enfin pour la direction alerte et énergique de Claude Schnitzler, qui essaye en vain de dynamiser le spectacle. L’orchestre symphonique de Mulhouse sonne parfois un peu sec mais suit attentivement ses injonctions dans la douceur des lamentations comme dans la brillance des finals. Le chœur réduit de l’Opéra du Rhin s’est, quant à lui, montré peu percutant et peu sonore.

Les applaudissements modestes et polis du public colmarien sont venus saluer ce spectacle, qui ne comptera pas parmi les grandes réussites auxquelles Nicholas Snowman nous avait habitués. Décidément, après le demi-échec à Milan de Riccardo Muti, qui avait pourtant jugé l’œuvre digne de faire l’ouverture de la saison en décembre 2002, Iphigénie en Aulide serait-elle une œuvre maudite ou, du moins, impossible à monter de manière convaincante?

Crédit photographique : photo © Alain Kaiser

par Michel Thomé (07/05/2008) [630 visite(s)]

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