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   La Scène
[Scène] Lyrique
Lohengrin
[Genève] Soile Isokoski, touchante à pleurer

La Scène [Scène] Lyrique Pays : SUISSE Région : GENÈVE Imprimer l’article Tous les articles de Jacques Schmitt

Genève. Grand Théâtre. 2-V-2008. Richard Wagner (1813-1883) : Lohengrin, opéra romantique en 3 actes sur un poème du compositeur. Mise en scène : Daniel Slater. Décors et costumes : Robert Innes Hopkins. Lumières : Simon Mills. Chorégraphie : Leah Hausman. Avec : Christopher Ventris, Lohengrin ; Soile Isokoski, Elsa de Brabant ; Petra Lang, Ortrud ; Jukka Rasilainen, Frédéric de Telramund ; Georg Zeppenfeld, Henri l’Oiseleur ; Detlef Roth, Le Hérault ; Bisser Terziyski, Wolfgang Barta, Phillip Casperd, Nicolas Carré, quatre nobles. Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Ching-LienWu), Chœur Orpheus de Sofia (chef de chœur : Krum Maximov), Orchestre de la Suisse Romande, direction : Leif Segerstam.

Pendant l’ouverture, un éclairage brouillardeux laisse entrevoir l’image poétique d’un homme avançant dans le noir, pendant que dans la lumière un peu plus vive d’une porte, un enfant le regarde s’éloigner. Le mystère et la poésie de cette scène sera de courte durée. Dans sa mise en scène, Daniel Slater n’échappe pas au déjà-vu d’un peuple de soldats et de leurs dirigeants bardés de décorations s’élevant en juges. Est-ce un véritable parti-pris que de remplacer des Brabançons, des Saxons et des Thurigiens du Xe siècle par d’hypothétiques soldats russes en combinaisons matelassées et dirigeants «caucescusiens» du XXe siècle ? Pourquoi imposer la laideur des costumes des armées des pays de l’Est ? Par souci d’économie ? Wagner écrit un poème, Slater livre un fait divers. N’apportant aucune originalité au discours scénique de cet opéra, se baignant dans la trop fréquente assimilation des opéras de Wagner à la guerre, à l’armée, au nazisme et aux régimes totalitaires, une partie du public a bruyamment manifesté sa désapprobation au moment du salut du metteur en scène. Et tant pis pour sa lecture pourtant claire que Daniel Slater donne de l’intrigue.

Si la mise en scène a eu ses détracteurs, la musique et ses interprètes ont été ovationnés. Ce Lohengrin peut se vanter d’avoir été superbement servi par un plateau de chanteurs investis et un Orchestre de la Suisse Romande majestueux. A sa tête, contrastant forte (qu’on aurait même accepté qu’ils fussent encore plus forte) et pianissimi avec une extrême sensibilité, le chef Leif Segerstam tire de l’orchestre et de la scène une belle lumière musicale qui n’est pas sans rappeler les moments extatiques que le regretté Armin Jordan faisait vivre lors de ses dernières confrontations genevoises avec les opéras de Wagner. Ces tempi sont-ils parfois trop lents ? Peut-être mais quelle grâce l’habite dans les scènes de la compassion d’Elsa pour Ortrud ou dans l’admirable duo d’Elsa et de Lohengrin au dernier acte !

Coté chanteurs, la palme revient sans contestation à l’extraordinaire interprétation de Soile Isokoski (Elsa) ! Avec sa voix travaillée à l’essentiel de l’évidence, la soprano délivre un personnage d’une pureté touchante à pleurer. Ses aigus sans rupture avec l’entier du registre en font un régal des sens. En quelques notes, en quelques phrases, elle s’incruste dans son personnage, sa voix racontant sa bonté, son amour, sa pureté. Habitée, entière, vouée à l’essence de son art, la soprano finlandaise prolonge l’émotion de sa musique dans les silences et les lenteurs complices du chef et de l’orchestre. Une présence vocale, une sincérité artistique qui transcende les autres protagonistes, les projetant vers les excès bienfaiteurs de leurs rôles. Si Christopher Ventris (Lohengrin) semble atteindre les limites d’une voix au vibrato s’élargissant, il s’implique dans son personnage (desservi par la mise en scène des premiers actes et l’immonde manteau boueux dans lequel il apparaît –en matière «d’armure étincelante», on fait mieux !). Il semble toutefois retrouver une voix sans faiblesse quand, dans l’intimité de la chambre nuptiale, il chante le très beau duo d’amour du 3e acte. Il recouvre bientôt ses travers initiaux quand, forçant son instrument, il doit chanter sur toute l’ouverture de scène du Grand Théâtre.

Autre moment musical intense, celui qui voit l’implication scénique totale de la mezzo allemande Petra Lang (Ortrud). Devenant sublimement odieuse devant la légitimité désarmante d’Elsa, la mezzo se fait hautaine, le corps participant à la voix éclatante pour exprimer son dédain ou pour s’attirer les grâces de sa rivale. Saisissantes expressions de dureté du visage, de lippe vindicative, laissant exploser sa colère et son dépit dans une vocalité claironnante et déferlante. Tentant de se hisser au niveau de la furie d’Ortrud, le baryton Jukka Rasilainen (Frédéric de Telramund) met du temps à chauffer sa voix qui prend son envol au début du 2e acte, lorsqu’il s’insurge contre sa femme qu’il accuse de l’exil auquel il est condamné. L’expression de sa rage est alors l’objet d’une projection vocale impressionnante et réjouissante. Malheureusement, la probable fatigue de cette démesure le repousse dans une vocalité plus terne qui la voit s’éteindre peu à peu avant même de subir la mort de son personnage. A signaler encore (et surtout), la verticalité vocale sans faille de Georg Zeppenfeld (Henri l’Oiseleur). Quelle voix, quelle noblesse, quel aplomb et quelle bienfaisance coulent de cet instrument doté d’une sensibilité extraordinaire qui n’a d’égale que sa technique irréprochable.

Le tableau serait incomplet sans relever la formidable performance du Chœur du Grand Théâtre (renforçé par le Chœur Orpheus de Sofia). Depuis quelques productions, il n’est plus simplement l’apport vocal de grande qualité dont nos lignes ont souvent fait état. Aujourd’hui, et cette production en a largement profité, il est devenu un acteur à part entière des intrigues auxquelles il participe. La qualité technique de cet ensemble (merci au travail de sa chef, Ching-Lien Wu) lui permet de se répandre sur tout le plateau au gré des désirs des metteurs en scène sans qu’il soit nécessaire que les divers registres vocaux soient réunis. Ainsi, ce sont des acteurs qui sont déplacés sur la scène et non plus des groupes de chanteurs. Le résultat est saisissant, le chœur s’épanouissant en une masse musicale uniforme, comme un instrument unique.

Crédit photographique : GTG / Mario del Curto

par Jacques Schmitt (07/05/2008) [818 visite(s)]

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