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   La Scène
[Scène] Lyrique
Rigoletto
[Dresde] En délire

La Scène [Scène] Lyrique Pays : ALLEMAGNE Région : SAXE Imprimer l’article Tous les articles de Andreas Laska

Dresden. Semperoper. 21-VI-2008. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Rigoletto, opéra en 3 actes sur un livret de Francesco Maria Piave. Mise en scène : Nikolaus Lehnhoff. Décors : Raimund Bauer. Costume : Bettina Walter. Lumières : Paul Pyant ; Chorégraphie : Daniel Dooner. Avec : Diana Damrau, Gilda ; Christa Mayer, Maddalena ; Angela Liebold, Giovanna ; Kyung-Hae Kang, la Contessa Ceprano ; Željko Lučić, Rigoletto ; Juan Diego Flórez, Il Duca di Mantova ; Georg Zeppenfeld, Sparafucile ; Markus Marquardt, il Conte Monterone ; Oliver Ringelhahn, Matteo Borsa ; Matthias Henneberg, Marullo ; Markus Butter, il Conte Ceprano ; Lin Lin Fan, il Paggio. Chœur de l’Opéra de Dresde (chef de chœur : Ulrich Paetzold). Sächsische Staatskapelle Dresden, direction : Fabio Luisi.

Une fois n’est pas coutume, commençons par la fin. Commençons par un public en délire, ovationnant à tout rompre les solistes et le chef, et aussi, à une exception près, le metteur en scène. Ce fut la fête au Semperoper de Dresde lors de cette première de Rigoletto très attendue et retransmise, en différé, sur Arte. Et en effet, le public ne s’est pas trompé. Ce Rigoletto peut compter parmi les plus grandes réussites lyriques de la saison 2007/2008 en Allemagne, une de ces rares soirées où le terme allemand Musiktheater est entièrement justifié, car musique et scène forment une grande unité.

Pour l’occasion, Nikolaus Lehnhoff, le grand seigneur du Regietheater à l’allemande s’est frotté pour la deuxième fois seulement à l’univers de Verdi. Et, contrairement à son Don Carlos conceptuel et froid à Zürich il y a une dizaine d’années, il a su concilier cette fois une approche psychologisante et l’écoute attentive de la musique. Si les costumes situent l’action à une époque moderne, il ne s’agit nullement d’une transposition plate et réaliste du drame dans quelque Etat autoritaire de nos jours. Au contraire, les courtisans du duc de Mantoue évoluent dans un univers froid et surréaliste avec, parfois, une touche de « mystery ». Dans cette ambiance étrange, angoissante et fascinante en même temps, a lieu le drame humain qui se passe entre le duc, Rigoletto et sa fille Gilda. Et c’est là que Lehnhoff s’avère le grand maître de la direction d’acteur. Sous ses mains, Gilda n’est pas l’habituelle jeune fille un peu naïve, mais un être profondément traumatisé par l’amour possessif de son père, se réfugiant dans l’amour qu’elle croit éprouver pour le duc. Celui-ci est le libertin classique, à la fois ravissant et répugnant. Mais il est aussi profondément touché par la rencontre si particulière avec Gilda. Ainsi, même s’il reprend ses habitudes au troisième acte, Gilda est toujours présente dans sa tête, de sorte qu’il adresse une bonne partie du quatuor à elle et non pas à Maddalena. Et Gilda est bien contente de revivre pour un instant son rêve d’amour.

Rigoletto est caractérisé de façon plus traditionnelle, mais pas moins efficace – un homme tour à tour grotesque et pitoyable, menaçant et tragique. Si la mise en scène perd un peu en cohérence au troisième acte – avec, notamment, cette demeure de Sparafucile ouverte sur tous les côtés où l’on frappe à tout moment à des portes invisibles – l’impression globale reste très favorable, car toute action est directement inspirée par la musique et les sentiments qu’elle véhicule. Et il y a deux images de ce dernier acte qui resteront à jamais gravées dans la mémoire. D’abord ce Jugement Dernier, peint sur l’arrière-fond de la scène et illuminé par les foudres de la tempête. Et puis ces quatre bouffons, surgissant du noir au dernier moment de l’opéra, comme s’ils surgissaient de l’âme de Rigoletto, avant que celui-ci n’exclame son dernier « Ah, la maledizione ».

Musicalement, c’est d’abord la soirée de Fabio Luisi. Au pupitre d’une Staatskapelle de Dresde en grande forme, il livre une lecture magistrale de la partition, très loin des interprétations sommaires et sans charme que l’on a pu entendre de lui lors de certaines soirées de répertoire à Munich ou à Vienne. Ici, tout est au mieux : le choix des tempi, l’art du phrasé et du rubato dans les moments élégiaques ainsi que la pulsation rythmique dans les cabalettes. Rien n’est laissé au hasard. Même les figures d’accompagnement les plus conventionnelles sont chargées d’expression. Et pourtant, l’impression générale n’a rien de construit ou de maniéré.

Si l’on se tient à l’applaudimètre, la reine de la soirée s’appelle Diana Damrau. Et effet, sa Gilda ne doit craindre aucune rivale, ni du présent ni du passé. Formidable actrice, la soprano bavaroise possède une voix riche en couleurs et gorgée d’émotions qui se transmettent directement au public. Sans parler d’une technique vocale sans aucune faille. Trilles et suraigu, piani aériens et attaques dramatiques - rien ne lui pose problème. Voilà une des rares Gildas réussissant un « Caro nome » tout en douceur et en poésie sans être mise en danger par la tessiture plus centrale du troisième acte. Pour Juan Diego Flórez, en revanche, le duc se situe à la limite de ce qu’il peut se permettre actuellement. Et pourtant, superbe technicien qu’il est, il triomphe des difficultés du rôle sans jamais grossir sa voix au timbre si précieux, sans jamais forcer ces moyens. Il négocie habilement les passages un peu graves pour sa voix tout en nous offrant de superbes aigus, y compris un contre- court, mais bien placé à la fin de « Possente amor ». Mais surtout, Flórez peut démontrer ici qu’il est plus qu’un virtuose, plus qu’une machine à vocalises et suraigus. Ainsi, il est tout à fait crédible en libertin, mais aussi lorsque l’amour semble le toucher dans un « Parmi veder le lagrime » au legato envoûtant, chanté tout en demi-teintes.

Dans le rôle-titre, Željko Lučić réussit un parcours sans faute d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’une prise de rôle. Doté d’une voix large, homogène du grave résonnant jusqu’à l’aigu facile et puissant, il fait également preuve d’une maîtrise remarquable du phrasé verdien et d’une vaste palette de nuances et de couleurs. Voilà un chanteur capable de prendre la relève des Cappuccilli, Bruson et autres Nucci lorsqu’il s’agit d’incarner les emplois si difficiles à distribuer du baryton verdiens. Parmi les rôles secondaires, saluons notamment l’impressionnant Sparafucile de Georg Zeppenfeld et la Giovanno superbement jouée par Angela Liebold. Maddalena et Monterone, en revanche, restant un peu pâles.

Pour tous ceux d’ailleurs qui auront manqué la retransmission sur Arte, il y a un espoir : cette production mémorable sera probablement publiée sur DVD. Dans ce cas, n’hésitez pas à vous le procurer. Vous ne le regretterez pas.

Crédit photographique : Diana Damrau (Gilda) & Juan Diego Florez (Duca) © Semperoper de Dresde

par Andreas Laska (25/06/2008) [4332 visite(s)]

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