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   La Scène
[Scène] Danse
La Dame aux Camélias
[Paris] Un drame, sublime, sous nos yeux

La Scène [Scène] Danse Pays : FRANCE Région : ILE DE FRANCE Imprimer l’article Tous les articles de Alain Attyasse

Paris. Palais Garnier. 25-VI-2008. Frédéric Chopin (1810-1849) : extraits divers, ballet en un prologue et trois actes d’après le roman d’Alexandre Dumas fils. Chorégraphie et mise en scène : John Neumeier. Décors et costumes : Jürgen Rose. Lumière : Rolf Water. Avec : Delphine Moussin, Marguerite Gautier ; Manuel Legris, Armand Duval ; Andreï Klemm, Monsieur Duval ; Mélanie Hurel, Prudence Duvernoy ; Laurent Novis, le Duc ; Karine Villagrassa, Nanine ; Adrien Bodet, le Comte de N. ; Dorothée Gilbert, Manon Lescaut ; Christophe Duquenne, Des Grieux ; Myriam Ould-Braham, Olympia ; Nicolas Paul, Gaston Rieux ; et le Corps de Ballet de l’Opéra National de Paris. Emmanuel Strosser et Frédéric Vaysse-Knitter, pianistes. Orchestre de l’Opéra National de Paris, direction : Michael Schmidtsdorff.

     La Dame aux Camélias est le thème romantique par excellence ; tous les arts vivants se sont emparés du sujet, le déclinant au théâtre, à l’opéra, au ballet. La difficulté d’adaptation d’un sujet aussi galvaudé est grande, et ce n’est pas sans appréhension que nous craignions alors de l’entrée au répertoire d’un ballet en trois actes, de facture classique, sur un roman aussi emblématique de la littérature française. Malgré quelques longueurs aux premières visions, c’est en réalité un ballet qui se laisse découvrir avec l’intimité grandissante que l’on entretient avec l’œuvre ; c’est une immersion dans le monde privé de Marguerite auquel l’on est convié, sa chambre, la campagne où elle s’est retirée avec quelques amis ; les fêtes, les bals font partie de sa vie extérieure de demi-mondaine, ce qu’elle n’est pas réellement dans ce ballet. Seuls quelques moments, avec le Comte de N. par exemple, nous font rappeler qu’elle est redevable de sa condition à sa beauté et aux gens qui l’entretiennent.

     Difficile pari alors que de transmettre cette pudeur, quand, dépouillée du spectacle qu’elle donne quand elle est en public, Marguerite se retrouve face à elle-même, dans la chambre froide où sa toux est le seul signe d’une humanité souffrante.

     Le rôle de Marguerite Gautier fait incontestablement partie de ces rôles dont rêve chaque artiste, et ce n’était pas sans quelque appréhension que nous attendions de voir comment allait se dégager de tant de références (dont une, fameuse) Delphine Moussin, dont c’était là la prise de rôle. Nous avons été conquis.

     Il est vrai, et ce n’est pas sans malice que nous exerçons cette concession, que cette Étoile, que nous avons peu vue ces temps-ci, laissait craindre que le rôle, d’une lourdeur imposante par sa stature, et d’une difficulté extrême quant à la chorégraphie, aurait pu être inabordable pour elle et techniquement ingérable eu égard à certaines représentations précédentes parfois un peu poussives. Le travail qu’elle a accompli dans ce ballet est très abouti dans la caractérisation de son personnage ; elle prend le parti d’une femme très consciente de son avenir et dont le destin la condamne dès le début du ballet. Elle se laisse certes envahir par l’amour enveloppant d’Armand Duval (le pas de deux du troisième acte, avec ses pas très suggestifs sont admirablement esthétisés), mais cela ne suffira pas à la rédemption du péché par le sacrifice de Marguerite (qui sera de l’ordre de l’amour, en renonçant à Armand, et de sa vie, où elle paye à la société, qui l’entretient et la condamne également, sa vie dépensière et outrageante). L’artiste possède un art du lié que peu de danseuses de l’Opéra de Paris ont ; ses bras sont superbes et forment un discours continu, fluide, sans aspérités. Un lyrisme sublime, qui émeut tout le long des trois actes. Elle a regagné, de surcroît, une force et une vigueur dans les pointes qui rendent plus lisible encore son évolution scénique.

     Son partenaire, Manuel Legris, est, le contraire serait surprenant, d’une jeunesse stupéfiante à quarante ans passés : il tourne, porte et saute (et de quelle manière !) bien mieux que nombre de danseurs ayant la moitié de son âge. Et la tâche dévolue à Armand n’est pas des plus minces, les portés stratosphériques de la chorégraphie étant des plus ardus qui soient. Manuel Legris dégage cette puissance, et notamment dans la variation de l’Acte II, où sa musicalité est d’une grande pertinence ; son jeu d’acteur est très classique (ce qui n’est pas dépréciatif), dans une lignée plutôt romantique du rôle (ou, en tout cas, une certaine idée du romantisme).

     Parmi les protagonistes secondaires, nous aurons remarqué la très belle Myriam Ould-Braham, qui sculpte avec une légèreté déconcertante le rôle d’Olympe (que ne fût-elle le berceau des Dieux !), et elle partage avec Mlle Moussin cette grande qualité que d’utiliser son dos ; et nous espérons vivement que la première danseuse aura incessamment l’occasion de s’emparer, à l’instar de son aînée, de ce rôle mythique. Nicolas Paul campe un Gaston Rieux assez pondéré et sans vulgarité, mais par moment un peu trop effacé pour ce rôle qui offre une verve moqueuse et expressive. Adrien Bodet, prenant le contre-pied de Simon Valastro dans le rôle peu dansant du Comte de N., est un acteur juste et se fait remarquer dans le peu d’intérêt que Marguerite Gautier lui porte.

     Dorothée Gilbert est, cela n’est plus à confirmer, une technicienne accomplie, et si le rôle de Prudence lui sied mieux que celui de Manon, elle permet à ce rôle de prendre une respiration souveraine, entre identification à Marguerite et poésie de certaines pages (tout particulièrement, la mort de Manon). Pour le rôle ingrat de Des Grieux, Christophe Duquenne prend judicieusement le parti d’accentuer le penchant mélodramatique et caricatural du danseur de Manon Lescaut. Enfin, Andreï Klemm, artiste invité pour cette série de représentations, est un partenaire attentif, notamment lors de la confrontation entre Marguerite et le père d’Armand Duval. Dans le corps de ballet, on aura observé la bonne attitude de Mlles Giezendanner et Froustey et de Ms Meyzindi et Madin.

     Le pot pourri d’œuvres de Chopin constituant la trame musical du ballet, il est difficile d’établir une cohérence entre diverses compositions mêlant le concerto numéro 2 pour piano et orchestre, des ballades, des valses et le leitmotiv constitué par le largo de la sonate en si mineur (op. 58). La musique de Chopin ne se prête pas forcément à la danse, et les impératifs de la scène ne sont pas en faveur d’une interprétation musicale libre de toutes contraintes. En cela, on ne peut que remercier les pianistes Emmanuel Strosser et Frédéric Vaysse-Knitter d’accepter de jouer une musique, qui n’est certes pas de la musique de ballet, mais qui souvent fait appel à un certain relâchement des tempi et une totale indépendance d’exécution de la part des concertistes internationaux. Ils accompagnent les danseurs dans un travail commun, et sont un nécessaire soutien à leur évolution sur scène.

     Les costumes, les décors, les accessoires témoignent encore du grand savoir-faire des artisans de l’Opéra, et, associés à une scénographie superbe, rendent ce spectacle d’une beauté visuelle qui se couple à une beauté artistique où nous aura emmené bien loin, ce soir-là, Delphine Moussin.

Crédit photographique : Delphine Moussin, Manuel Legris © Sébastien Mathé/ Opéra National de Paris

par Alain Attyasse (05/07/2008) [1175 visite(s)]

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