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| Le Magazine |
Entretien Chef d’orchestre
Tugan Sokhiev
Dans un emploi du temps bien rempli, entre une répétition et un concert le soir même, c’est avec beaucoup d’amabilité que le jeune chef d’orchestre Tugan Sokhiev nous a consacré quelques instants pour parler de son aventure avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse. La relation de confiance construite entre l’orchestre, le public et lui tient d’un cercle vertueux tant le charme semble puissant. Nommé en 2008 chef titulaire, il en était le conseillé artistique et premier chef invité depuis 2005. ResMusica a suivi un grand nombre de ses concerts depuis le tout premier à Toulouse en novembre 2003. Sa direction très charismatique est de plus en plus appréciée. Nous avons donc pris le temps de parcourir ces cinq années à travers divers concerts chroniqués sur Resmusica. Ce jeune chef de 31 ans a une grande détermination, et nous a parlé sans compromis.
Resmusica : Lors de votre premier concert à Toulouse vous avez dirigé la première suite de Romeo et Juliette de Prokofiev, vous venez de rediriger cette œuvre au sein d’un programme tout Prokofiev. Comment percevez-vous les changements de l’orchestre ?
Tugan Sokhiev : Ce n’est plus le même orchestre, il a gagné en force, en souplesse, en solidité. Il s’est vraiment développé à partir de ses grandes qualités d’orchestre plutôt « français », il peut à présent tout jouer. La solidité musicale et surtout rythmique s’est développée.
RM : Oui, cela a été très perceptible lors du concert Brahms avec Nelson Freire, une grande solidité des cordes, indispensable dans ce répertoire.
TS : Ce n’est pas seulement une question de répertoire, c’est une autre manière de travailler. Je demande beaucoup de rigueur au niveau rythmique, ce qui n’est pas la spécialité des orchestres français. Cette solidité acquise en fait peut être le meilleur orchestre de France avec les couleurs et la richesse du son, et aussi l’imagination.
RM : Et les nuances ! Tout cela est très important dans la musique russe en particulier.
TS : Oui, et l’orchestre en est aujourd’hui capable, et joue à huit jours d’intervalle des programmes aussi exigeants que Stravinski et Prokofiev. Ainsi les Symphonies d’instruments à vents est une œuvre qui n’a plus été jouée à Toulouse depuis très longtemps et Pulcinella, que j’adore, nécessite des superbes solistes. De nombreux morceaux des concours d’admission dans les orchestres sont extraits de cette pièce. À Toulouse, nous avons de super solistes, comme Geneviève Laurenceau.
RM : Très remarquée dans le concerto de Chostakovitch !
TS : Oui, c’est une violoniste tout à fait incroyable.
RM : Vous avez beaucoup travaillé avec elle ce concerto si difficile, on vous sentait si complices ?
TS : Non, deux répétitions seulement. C’est une vraie merveille de pouvoir compter sur elle ! Mais le changement de l’orchestre s’est fait petit à petit. La confiance est venue d’une évolution des mentalités. L’orchestre comprend maintenant ce que je demande comme qualité de son. Ces concerts de musiques russes si rarement jouées lui donnent de la force. Pour le public, c’est important aussi. Il peut comprendre la portée de cette musique qui sort des sentiers battus. Elle permet de bien développer la sonorité de l’orchestre.
RM : Quel plaisir avez-vous à diriger Stravinski et Prokofiev ?
TS : Stravinski donne la direction de la musique de l’avenir. Le Sacre du printemps provoque un choc harmonique et mélodique, mais il y a aussi beaucoup d’originalité, voire une certaine bizarrerie. Prokofiev est vraiment un compositeur russe, lui aussi plein de nouveautés. Mais les deux ont en commun une grande complexité rythmique. C’est la grande différence avec Debussy et Ravel chez qui le rythme passe après les couleurs, alors que chez Prokofiev très souvent le caractère de la pièce vient du rythme. C’est ce qui me plait dans cette musique. C’est le rapport avec la danse. Il ne faut pas oublier que c’est de la musique de ballet, donc avant tout le rythme doit être stable. Il faut penser avec le corps des danseurs et la rigueur de la danse.
RM : Justement dans votre interprétation du Sacre vous faites bien ressentir qu’il s’agit certes d’une superbe pièce de concert, mais surtout d’un ballet.
TS : J’ai l’expérience du Marinski ou j’ai dirigé le Sacre comme Ballet dans la chorégraphie de Nijinski que je connais bien. Donc, en dirigeant, je pense aux danseurs, au ballet, et au contraire, dans la fosse, je pense au coté symphonique de la partition. Il faut les deux !
RM : Et vous avez-vous été satisfait de l’orchestre dans le Sacre du printemps ? Vous avez eu le rythme que vous attendiez ?
TS : Oui je suis absolument content du résultat. Je pense que l’orchestre a bien rendu les détails de cette partition trop souvent jouée vite et fort. Il y a des harmonies très complexes parfois sur deux trois mesures, aux cuivres par exemple, et j’ai travaillé cela en détail. Il y a des choses très délicates dans cette œuvre. Une nécessité d’écoute des instrumentistes, les violoncelles par exemple que l’on doit bien entendre même quand c’est très fort.
RM : L’écoute entre instrumentistes est donc importante.
TS : Oui, et même entre des familles d’instruments très éloignées et même quand c’est fort ! L’écoute entre familles d’instruments est habituelle, mais il faut une écoute de tous les instrumentistes, même les plus éloignés les uns des autres.
RM : Dans un concert des Nuits d’été de Berlioz avec Susan Graham on vous a senti très proche de la chanteuse avec une écoute très délicate.
TS : Oui, c’est une véritable conversation. C’est bien plus qu’un accompagnement, c’est un dialogue entre la voix et l’orchestre, qui a d’extraordinaires couleurs et beaucoup de caractère. Prenez les bois dans la villanelle.
RM : Le basson a aussi été particulièrement présent.
TS : Cela vient de la différence entre le basson français, plus rond, plus chaud, plus délicat et le fagott allemand, plus puissant. Je demande un son très particulier pour le basson, un mélange des deux. Pour le Sacre, il faut vraiment de la puissance pour qu’on l’entende dans les grands fortissimi. Mais tout cela s’est fait petit à petit depuis quatre ans. L’orchestre comprend de mieux en mieux ce que je demande et moi, je connais bien leurs possibilités.
RM : Vous avez dirigé beaucoup d’opéras au Marinski et dans le monde entier. À Toulouse, il y a eu Yolanta en version de concert, une superbe Dame de pique au Capitole et plus récemment Eugene Onéguine mis en espace. Où va votre préférence ?
TS : En général l’opéra qui mêle théâtre et musique est un genre spécial que j’adore. Mais à l’opéra, sur un plateau, c’est difficile, voire pas acceptable pour moi. Ce n’est pas une question de modernité ou classicisme de la mise en scène. J’aime le théâtre et le drame. Ce qui m’importe c’est que la mise en scène ne dérange pas la musique. Dans 90% des cas, la mise en scène développe des idées à part, à coté, ou gêne la musique. Dans l’école russe d’opéra, c’est d’abord la musique, le chef d’orchestre, les chanteurs et ensuite la mise en scène. Aujourd’hui, c’est l’inverse presque partout. Quand une maison veut monter un opéra, elle choisi d’abord le metteur en scène, le décorateur puis le chef et les chanteurs. C’est un peu caricatural, mais récemment pour monter Aïda même avec Zeffirelli ou Peter Stein sans de vrais chanteurs pour Aïda et Radamès, ça ne marche pas s’il n’y a pas de personnalités en plateau. Il y a trop de place donnée à la mise en scène actuellement, ça va peut-être changer. Mais pourquoi les metteurs en scène ne font-ils pas confiance au compositeur qui a tout mis dans la partition ? Parfois beaucoup de recherche pour une petite note, une phrase, un récitatif. Il faut faire confiance au compositeur sans rien rajouter, rien enlever.
RM : Il n’y a pas d’endroit où l’on produit les opéras « à l’endroit » en pensant d’abord à la musique ?
TS : Par exemple, L’amour des trois Oranges à Aix dans la mise en scène de Philippe Calvario, a très bien fonctionné, car c’est surréaliste et ça va très bien avec la musique. Et j’ai beaucoup d’admiration pour le travail de Patrice Chéreau mais c’est un homme du XXe siècle. Au Capitole, il y a le respect de la musique et de très belles distributions. Nicolas Joël fait cela très bien. Mais il y beaucoup de metteurs en scène qui ne connaissent pas la musique, ne savent pas suivre sur une partition. Ce sont parfois des simples dilettantes, et ça je n’aime pas !
RM : En dirigeant les chœurs, vous semblez les porter en disant toutes les paroles.
TS : Oui j’aime beaucoup notre collaboration régulière avec l’Orfeón Donostiarra, pour le Requiem de Verdi ou la cantate Alexandre Nevski de Prokofiev. C’est le meilleur chœur d’amateurs, ils sont très engagés, c’est magnifique.
RM : Quels sont vos projets pour l’Orchestre du Capitole ? La poursuite de l’exploration du répertoire russe ? Chostakovitch ? Le public vous suit et vous le fait savoir !
TS : Oui, bien sûr, c’est toujours important de soutenir l’intérêt du public. Je ne raisonne pas par pays. Il faut tenir compte de beaucoup de choses. Il faut que l’orchestre progresse, que le public découvre, et garder les piliers du répertoire...
RM : Et que vous dirigiez ce que vous aimez. On vous sent à l’aise dans tous les répertoires.
TS : Il n’y a pas que les compositeurs russes. Berlioz, Bizet, Ravel, Debussy m’attirent aussi. Berlioz, j’adore, il est très proche de Beethoven mais il regarde devant, il est très imaginatif, fantastique, original, avec des couleurs bien particulières. Il est très dramatique.
RM : Lors d’un bis vous aviez dirigé l’ouverture des Noces de Figaro avec esprit et vivacité et dans Pulcinella le coté classique faisait penser à Haydn. Vous aimeriez diriger ce répertoire ?
TS : L’orchestre peut le jouer très bien. J’aimerais beaucoup le diriger, mais l’orchestre fait beaucoup de choses déjà et il y a peu de place pour les classiques dans les concerts. J’ai d’autres projets avant Haydn. Beethoven, et aussi Schubert, Schumann, Mahler...
RM : Le concerto pour piano de Schumann avec Philippe Bianconi a été un moment de rare complicité.
TS : Oui, c’est un très bon musicien, raffiné. Et Schumann est un compositeur que j’aime particulièrement. Je veux y revenir.
RM : Donc on peut vous demander si vous êtes heureux avec votre orchestre et à Toulouse ?
TS : Oui, et aussi savoir où l’orchestre en est avec moi. Il y a les deux points de vue. Je suis satisfait de l’évolution en quatre ans, c’est ce que je souhaitais, il n’y a pas de retard. L’orchestre est plus rapide, il est très réactif, comprend rapidement, c’est très intensif. On prépare très rapidement des concerts complexes. Pulcinella on a pu le monter en une répétition et demie. Ça aurait été impossible il y a trois ans.
RM : Et la création, vous aimez diriger des premières ?
TS : Oui, c’est fascinant. La création du Concerto pour piano et orchestre de Karol Beffa pour Boris Berezovsky est un grand moment. Être le premier à faire entendre une partition et devant le compositeur, c’est extraordinaire ! C’est une très grande responsabilité. Regardez Rachmaninov qui à la suite de l’échec de sa première symphonie a beaucoup souffert et n’a plus composé pendant plusieurs années !
RM : Vous avez aussi un bel engagement vers le jeune public et un très bon contact avec les jeunes.
TS : Oui, c’est très important, et il n’y a pas que Pierre et le Loup avec qui nous nous avons toujours beaucoup de succès, il y a les répétitions publiques pour les jeunes, les explications, toute une série d’actions. J’y tiens, il y a une belle énergie à Toulouse pour la musique.
RM : Et vous avez le temps d’écouter de la musique, de regarder des DVD ?
TS : Regardez (il montre un CD), Duke Ellington dans Casse-Noisette....
Crédit photographique : © Matt Hennek
par Hubert Stoecklin (24/06/2009) [1592 visite(s)]
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