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Ignacy Paderewski [1860 – 1941]

Pianiste, compositeur et homme d’Etat polonais

naît le 18 novembre 1860 à Kurylkowka, dans une « bonne famille » (son père était adminstrateur foncier) de la région aujourd’hui ukrainienne de Podolie. Il perd sa mère à l’âge de cinq mois mais bénéficie de toute l’attention de son père Jan. Ce dernier ayant reconnu chez lui un penchant pour la musique le présente, à 12 ans, au Conservatoire de Varsovie. Outre le piano, on l’a vu pratiquer le trombone dans l’orchestre de l’école ! Loin d’apparaître comme un génie précoce, ce jeune homme impulsif et d’humeur instable ne semblait pas, aux yeux de ses premiers professeurs, avoir d’avenir artistique. Diplômé à 19 ans, le jeune musicien y devient ensuite formateur, et se marie.

Alors qu’il semblait destiné à mener une vie rangée d’enseignant, le drame de son veuvage, peu après la naissance de son fils, va faire office de catalysateur. « Après la mort de ma femme, écrivit Paderewski, je me suis rendu compte qu’à Varsovie, la carrière de professeur de musique mise à part, je n’avais point de perspective. Je me suis décidé à partir pour Berlin. ». Dans la capitale allemande, il étudie la composition (séjours en 1881 et 1883) et se prépare à une carrière de virtuose. Dans cette métropole, il rencontre Richard Strauss, Anton Rubinstein et Pablo Sarasate. Après un passage à Vienne (1883) où il a l’occasion de parfaire sa formation auprès du fameux maître Leschetizky, Strasbourg l’accueille pour une année d’enseignement (1885-1886).

L’exécutant établit définitivement à Paris, en 1888, sa réputation d’interprète: lors d’un concert donné salle Erard. Etaient entre autres présents Tchaïkowski, Camille Dubois (la dernière élève de Chopin), et Annette Essipov (pianiste célèbre et épouse de Leschetizky). « La salle était pleine » écrivit Paderewski, « et le public si enthousiasmé qu’après la fin du programme il m’obligea à bisser encore pendant une heure. » En 1891, il se rend ensuite en Amérique pour plusieurs prestations triomphales. « La tournée », écrivit Paderewski, « commença à New York par trois concerts avec orchestre, pendant lesquels je devais jouer six concertos et une série d’œuvres solo ! Incroyable ! Tout cela en l’espace d’une semaine ! » Selon certains décomptes, il aurait donné, entre 1891 et 1892, 107 concerts en 117 jours à New York et dans d’autres villes américaines et aurait assisté à 86 dîners ! Son esprit en fait une véritable star dans les salons. En 1896, il crée aux Etats-Unis une « Fondation Paderewski » pour venir en aide aux jeunes compositeurs, et, à Varsovie, deux concours de composition musicale et de théâtre (1899).

Au bord du Léman

En 1897, Ignacy Paderewski s’installe à « Riond-Bosson », une splendide propriété, aujourd’hui détruite, qui était située sur le territoire de la commune de Tolochenaz, aux portes de Morges. L’artiste aime y séjourner, quand il n’est pas en tournée. Les réceptions qu’il y organise sont restées fameuses et il a eu des contacts très fréquents avec les personnalités artistiques de la Suisse romande (Gustave Doret, Ernest Ansermet, Emile Jaques-Dalcroze, René Morax…). De 1889 à 1909, il compose durant les mois d’été la majeure partie de son œuvre, fortement marquée par le folklore polonais (Danses polonaises, Album des Tatras, Fantaisie polonaise pour piano et orchestre, l’opéra Manru, créé en 1901) pages d’obédience postromantique, un peu dans la ligne d’Alexandre Scriabine pour le concerto et de Richard Strauss pour la symphonie, mais qui toutes portent une forte dimension nationaliste. Après la Première Guerre mondiale, il abandonnera la composition, percevant sans doute l’aspect un peu dépassé de son langage. Qu’on songe que Morges a accueilli Strawinsky, au sortir de la Première Guerre mondiale, un autre compositeur, au langage résolument moderne pour lequel le pianiste n’aurait eu d’ailleurs guère de sympathie !

Avec le garage, les maisons du gardien et du jardinier, le pigeonnier est tout ce qui reste de la propriété, qui a été démolie en 1964, au moment de la construction de l’autoroute Lausanne-Genève; cet axe routier avait coupé, dès 1958, la propriété en deux. Le pigeonnier est maintenant au milieu d’une zone industrielle; il a été rénové par l’Ecole de construction qui occupe désormais cette zone.

L’homme privé

Le 31 mai 1899, l’artiste se remarie avec Helena Górska, baronne de Rosen, précédemment épouse d’un collègue du conservatoire ! A Riond-Bosson, dont elle fait « son » domaine, Helena s’intéresse beaucoup à l’agriculture allant même jusqu’à entretenir, à ses frais, une école d’aviculture destinée aux jeunes filles polonaises ! Sa santé se dégrade à partir de 1929 (s’agissait-il de la maladie d’Alzheimer ?) et elle décède le 16 janvier 1934.

L’homme d’Etat

Si les études et la carrière l’ont très tôt et pour de longues périodes éloignées de sa patrie, Paderewski n’oublie jamais la Pologne. En 1910, à l’occasion du centenaire de Chopin, il fait une donation de 60.000 dollars pour la construction de la salle Chopin de Varsovie et paie le monument consacré au compositeur; la même année, ce nationaliste apporte une contribution de 100.000 dollars pour l’installation de la statue du roi Ladislas V Jagellon à Varsovie, lors des cérémonies du cinquième centenaire de sa victoire sur les chevaliers teutoniques.

Toujours grand patriote, il mène pendant le conflit mondial une intense campagne pour la cause nationale aux Etats-Unis, mettant à profit, surtout dans les années 1915-1917, son autorité, sa célèbrité et ses relations. Rappelons que la Pologne en tant qu’Etat avait cessé d’exister à la fin du dix-huitième siècle et que son territoire était partagé entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Russie.

En 1917, le président américain Wilson déclare l’indépendance de la Pologne comme l’un des buts de guerre énoncés lors de sa fameuse « Déclaration en quatorze points ». Le 11 novembre 1918, la Pologne redevient un Etat indépendant. Riche d’un grand prestige international, peu suspecté de sympathies politiciennes, le musicien retourne en triomphateur dans sa patrie.

Ambassadeur à Washington en 1918, il s’efforce, devenu Chef du Gouvernement provisoire l’année suivante, de pacifier la scène politique à l’intérieur et défend les intérêts de son pays lors de la Conférence de la Paix à Versailles. Il s’y montre aussi soucieux de faire respecter les droits des minorités. En 1921, il quitte les affaires publiques pour reprendre sa carrière de pianiste. Si le concertiste a la satisfaction de voir son pays restauré sur le plan international, l’évolution de la vie des partis le laisse assez déçu.

L’« entre deux guerres »

A nouveau reprennent les tournées, ponctuées comme avant par des séjours vaudois, surtout pendant l’été. Bien que libre de retourner s’établir dans sa patrie, le musicien préfère garder ses distances, notamment face à l’évolution politique, ce qui ne l’empêche pas d’y faire de nombreux séjours. C’est dans cette période qu’il grave les enregistrements qui nous restent de lui et joue (aux deux sens du mot) dans le film anglais Sonate au clair de lune. Il poursuit aussi ses contacts avec des personnalités du monde artistique et politique suisse. En 1913, le musicien avait acheté une propriété à Paso Robles (Californie); il pensait pouvoir profiter du climat et y soigner ses problèmes de rhumatisme. Loin d’y vivre en dilettante, Paderewski se montre très actif et développe si bien la culture de la vigne que la production de son ranch de San Ignacio obtient une récompense lors d’une foire viticole de l’Etat de Californie ! Plus tard se créera une « Festival Paderewski » de Californie, (une sorte de « pendant » de l’association morgienne !) qui, parmi diverses activités visant à honorer la mémoire du musicien, mettra sur le marché, pendant les manifestations, des bouteilles à l’effigie du grand homme ! Les deux villes seront-elles un jour jumelées ? La propriété de Paderewski à Paso Robles (Nord de la Californie).

A nouveau diplomate

Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et la nouvelle occupation de la Pologne par l’Allemagne nazie et l’Union Soviétique sont des coups très durs pour l’artiste, qui dès le début s’engage, malgré son âge avancé, une nouvelle fois en faveur de son pays, s’adressant notamment à Mussolini. En janvier 1940, il effectue un séjour à Paris où il passe toute une semaine en conférences avec ses amis politiques polonais. Pendant l’été 1940, il décide de quitter la Suisse et effectue un périlleux voyage dans le but de représenter et présider le Conseil National polonais en exil aux Etats-Unis. Le vieil homme pense que seul ce pays peut réellement agir en faveur de sa patrie et qu’il faut aller y plaider sa cause. L’accueil triomphal qui lui réservé est d’un grand réconfort. Mais l’artiste revenu aux Etats-Unis était de santé fragile et a dû ralentir son rythme pour ne pas outrepasser ses forces. Il passe l’hiver et le printemps sous le clément soleil de Floride. Son appel, diffusé sur la NBC, se terminant par ses mots « Stop Hitler before he masters the Atlantic » (arrêtez Hitler avant qu’il ne domine l’Atlantique) est resté célèbre. Le 22 juin 1941, à Oak Ridge, dans l’Etat de New York, il prononce un dernier discours devant une délégation de vétérans polonais de la Première Guerre mondiale.

Il meurt à New York le 29 juin, des suites d’une pneumonie, alors que les troupes du Reich viennent d’attaquer l’URSS…

Quelques jours après sa mort, le corps du musicien est déposé, avec tous les honneurs officiels, au cimetière des héros d’Arlington (Washington). Ses restes seront transférés dans la Cathédrale Saint-Jean de Varsovie le 5 juillet 1992, en présence des présidents Bush et Walesa.