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Concerto perotiniano a sei voci

Des diablotins un brin trop sages… Pourtant, avec une appellation pareille, l’on se surprend à souhaiter s’étourdir avec un concert légèrement décalé alla Hoffnung. Or, point d’Hymnus hilarius, de messe païenne délicieusement sulfureuse, ou de motet à l’exubérance égrillarde, détonant sur la solennité du lieu. Non, ce n’est guère l’atmosphère rabelaisienne du Comte Ory – lorsque celui-ci se travestit en nonne lubrique – qui soufflera sur cette salle mystique, prédestinant le fidèle à recevoir les grâces d’en-haut. Hors de question de s’attirer les foudres célestes ! Passé l’instant très fugitif d’une légère déception, une forme différente de griserie, avec la complicité du doux et impalpable bruissement de l’orgue roman, emporte l’auditeur vers une autre temporalité. Ce concert surnaturel transforme l’imposante Abbaye de Royaumont en forteresse sonore, qui rappelle les aberrations architecturales, et l’univers onirico-fantastique, du Nom de la Rose de ce Monteverdi littéraire : Umberto Eco.

Loin de la frénésie du monde actuel et des vicissitudes d’une vie citadine trépidante, l’on ne peut qu’être happé par un halo luminescent, généré par ce curieux sextuor faisant de chacune de ses interventions un authentique et tourbillonnant cantus mysticus. Et d’admirer la luminosité du son, la générosité des encorbellements de cette nef chorale ; la sensation extraordinaire de naviguer sur un fleuve d’harmonies vitrailleuses ; la savante et solide imbrication des timbres irisés, dévoilant une voûte stellaire ! Ce qui jugule en outre le risque d’une uniformité par trop monotone, grâce à ce discours incantatoire en perpétuel miroitement.

Outre la joie unique de goûter la douceur d’une journée d’été, les Diaboli brisent les références, la chronologie ; bouleversent les repère connus – et traversent allègrement les siècles et les époques. L’on s’embarque alors pour un anachronique voyage, une prodigieuse exploration des sentiers de l’avenir ; une brèche dans les lueurs chorales des temps futurs… Un exemple – et l’on se rend compte que les polyphonistes n’ont guère usurpé leur nom : le Pater noster attribué à Pérotin est interprété comme le Hor ch’el ciel e la terra, extrait du Livre VIII de Madrigauxi de Monteverdi ! Le tout en préfigurant un autre Pater noster : celui, très peu couru, de Janacek, qui s’enracine dans le terreau de cette polyphonie ancestrale.

Le Salvator hodie, quant à lui, évoque les sphères bleutées d’Arvo Pärt et… Menotti – surtout le finale de son opéra d’église : Le mensonge de Martin, qui s’enroule sur une mélopée, ou hymne religieux, d’une incomparable beauté. Le motet Mors a primi patris distille d’énigmatiques mélismes, ou d’infinies mosaïques micro-mélodiques, empruntées à un rite byzantin. Pour le coup, c’est le chœur extatique du troisième acte de La fiamma de Respighi (chantre de la musique italienne ancienne), de l’impressionnisme médiéval, qui projette son ombre ! Voire, les Lamentations du prophète Jérémie, chef d’œuvre absolu du répertoire sacré du XX° siècle, de l’éclectique et méconnu Ernest Krenek : partition alliant le chant polyphonique sacré à un sérialisme rigide, certes austère, mais d’une irréfragable beauté cosmique.

Écrite pour chœur mixte a capella, elle est en quelque sorte une illustration de la célèbre phrase de l’Ecclésiaste : « poussière tu es né, poussière tu retourneras »… Il fait bon vivre à Royaumont : par la grâce de ces versets séraphiques, une grande lumière redescendue sur terre. Un dernier mot : pour en savoir plus sur , se reporter à la merveilleuse et très documentée critique de leur dernier disque par Pauline Guilmot, ici même.