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Les Envoûtements Symphoniques ou itinéraire de Mandarins Merveilleux

Festival Présences 2003

La Musique Contemporaine traîne encore après elle une réputation d’esthétique singulière réservée à une élite ou caste d’une engeance non moins singulière, se délectant de sons tortueux, triturés, torturés. En génial visionnaire, Offenbach lui-même, avec son musicien de l’avenir, a stigmatisé les dérives, impostures et autres charlataneries prétentieuses, lesquelles malheureusement accaparent certains cénacles festivaliers prestigieux. Ainsi l’on peut citer Manca cru 2001, à la sidérante thématique sidérale, construite autour du Cosmos, des mystères intergalactiques et autres poussières d’étoiles. Certes, étonnante joute spectrale ; mais entre des partitions magistrales de Manoury, Grisey et Xenakis, il a fallu se coltiner des divagations informes, des salmigondis sonores, des bruitages grotesques concoctés par de laborieux besogneux, de prétendus avant-gardistes devant un auditoire extasié et visiblement comblé !

Rien de tel avec le Festival « Présences », qui rend un vibrant hommage à un compositeur actuel au parcours atypique, , créateur indépendant, authentique, quoique sujet à polémique ; n ’appartenant à aucun courant scolastique, aucune chapelle, aucun sérail, traversant librement différents rivages esthétiques (atonal, sériel, néo-classique), au grand dam de certains de ses pairs désorientés par son écriture polystylistique. De surcroît, cette rétrospective henzienne se flatte de jeter des passerelles entre espaces sonores parfois considérés a priori antagonistes, la musique dite « savante » et le jazz. Pourtant, l’histoire de la musique regorge d’exemples de (ré)conciliations originales de ces deux formes d’expressions. Dans son ballet Ondine, Henze recourt à d’audacieuses embardées « gershwiniennes » ; idem d’Erwin Schulhoff – écouter ses concertos alla jazz mêlant allègrement les mélismes instrumentaux classiques et de pittoresques rythmes dégingandés à l’alacrité roborative. Autre exemple, les couleurs bariolées de maints passages de Regina, joyau lyrique méconnu de Blitzstein, bousculent les canons traditionnels de la norme opératique (si toutefois il en existe une !). D’autre part, Sir Simon Rattle n’a pas cru déchoir en enregistrant récemment un disque Duke Ellington.

Même les mélomanes les plus réfractaires à cette esthétique particulière ne pouvaient que succomber devant l’intrusion d’une joyeuse bande de jazzmen dans la vénérable salle Olivier Messiaen. Le moment le plus réussi fut la trop brève improvisation fantasque sur un thème de Maratona, à l’origine un ballet de Henze, swingant Scherzo délicieusement déjanté.

Le 12, en revanche, autres territoires musicaux. Bouleversante confrontation de deux musiciens intransigeants et hypersensibles, le premier à la sérenité arkélienne au crépuscule de son existence ; le second, un jeune homme au regard pétillant de malice, au printemps de sa vie. La symphonie de Henze pourrait s’intituler la symphonie apocalytique, partition douloureuse, granitique, conçue comme un vaste adagio lamentoso con dolcezza ; elle ne se départit jamais de ce désespoir lancinant, irrémissible où perce une noirceur abyssale comparable à l’insondable déchirement (ironie grimaçante en moins cependant) si typique des opus chostakoviens. Lorsque les cordes d’une transparence immaculée tentent de faire émerger quelque faisceau lumineux salvateur, esquissant par là un embryon de mélodie apaisée, l’accalmie n’est que temporaire. Ledit fragment mélodique est aussitôt laminé, déchiqueté, comme englouti corps et biens par les tutti orchestraux fracassants concluant chacun des mouvements de ce massif pentu et pointu. Partition essentielle dans la descendance des Neuvième et Dixième symphonies de Mahler, de la Septième de Sibelius ou encore de la Cinquième de Nielsen – voire des univers symphoniques désolés de Karl Amadeus Hartmann.

La Symphonie-Cantate du Jaguar est un geyser musical, une constellation en expansion, une tornade dévastatrice au pouvoir d’attraction quasi magnétique. Il s’agit d’une musique dyonisiaque, désarmante, tant par le degré de perfection au plan de l’écriture – son impact percutant – que par la maturité exceptionnelle que dégage son auteur faisant œuvre d’ethnomusicologie. Celle ci elle se fonde sur d’anciens textes de la civilisation maya traduits par soi même. Trouvaille originale : un quatuor de solistes, parmi lesquels un violon solo et un violoncelle à la virtuosité chamarrée, se lancent à toute allure dans des arabesques vertigineuses. Ces dernières entrent en collision dans la sombre forêt instrumentale à l’épais feuillage, mise en mouvement par un… second orchestre à grand effectif, celui-ci. Aurait il écrit, en quelque sorte, son Sacre du Printemps ? La réponse est clairement affirmative ; il déploie en effet un lyrisme post-stravinskien, abrupt et acéré, proche également des sphères oniriques de Luigi Nono. Réserve infime et péché de jeunesse somme toute : le musicien cultive le léger défaut d’abuser, en fait de chant, de chuchotis, chuintements et autres onomatopées vocales qui surchargent le subtil et complexe tapis harmonique.

Louangeons le Maestro de ne pas s’enliser dans les multiples méandres de ce fleuve tentaculaire. Partant, sa lecture fluide impose un discours cohérent, homogène. Au final, une ovation amplement méritée pour un concert contemporain alliant l’émotion et l’innovation.